Les enjeux derrière la controverse entre l’ambassadeur mauritanien et Cheikh Tidiane Gadio

L'incident survenu à Dakar lors de la présentation de l'ouvrage " Sahara marocain : Enjeux géopolitiques d'une question majeure pour le Maroc"  n'était pas une simple controverse entre diplomates. Il a révélé une difficulté   : celle qui consiste à distinguer la mémoire des civilisations de la souveraineté des États .

Cheikh Tidiane Gadio est un diplomate expérimenté, un orateur de talent et un homme dont les liens avec la Mauritanie sont anciens. Son estime pour la famille maraboutique  des Ehel Agel, son rôle dans les médiations mauritaniennes et sa connaissance des équilibres régionaux ne souffrent d'aucune contestation. Pourtant, à Dakar, l'émotion politique du militant de l'alliance historique entre le Sénégal et le Maroc a momentanément pris le pas sur la rigueur du diplomate .

En affirmant que, dans « l'imaginaire sénégalais », le Maroc se trouvait « à quelques kilomètres du Sénégal », puis en invoquant le Tekrour et les Almoravides, Gadio ne défendait pas une continuité territoriale entre les deux États. Il évoquait un espace civilisationnel transsaharien, forgé par les caravanes, les réseaux savants, les confréries et la diffusion de l'islam. Mais cette image appelle une précision essentielle. Le royaume du Tekrour était une puissance politique autonome de la vallée du fleuve Sénégal. Quant au mouvement almoravide, il n'apparaît qu'au XIᵉ siècle autour d'Abdallah Ibn Yassine, avec les tribus sanhajiennes — Lemtouna, Guddala et Massoufa — dont le berceau se situait dans l'espace saharo-mauritanien avant l'édification de Marrakech.  Les relations entre le Tekrour et les Almoravides relevaient d'une communauté religieuse et commerciale, non d'une unité de souveraineté. L'empire almoravide était un empire saharo-maghrébin, et non le prolongement de l'État marocain contemporain.

C'est précisément cette nuance que l'ambassadeur de Mauritanie a voulu rappeler. Sa réponse  relevait d'un rappel des exigences de la diplomatie. En évoquant la résistance des  mauritaniens contre l'expansion coloniale française jusqu'aux abords de Saint-Louis au XIXᵉ siècle, puis en rappelant le rôle stratégique actuel de la Mauritanie dans la stabilité du Sahel, il réintroduisait un principe fondamental du droit international : les États contemporains ne fondent ni leurs frontières ni leur politique étrangère sur les héritages impériaux médiévaux , mais sur leur souveraineté et leurs positions officielles .
Cette observation vaut également pour la participation de l'ambassadeur mauritanien à cette cérémonie. Rien, sur le plan protocolaire, ne lui interdisait d'honorer l'invitation d'un ambassadeur ami. Cependant, l'intitulé même de l'ouvrage — Sahara marocain — portait une qualification qui ne coïncide pas avec la position officielle de neutralité observée par la Mauritanie sur ce dossier. Dans une telle configuration, l'usage diplomatique autorise une absence courtoisement motivée, précisément afin d'éviter qu'une présence ne puisse être interprétée comme une évolution implicite de la position de l'État représenté .

L'intervention finale de l'ambassadeur du Maroc, Hassan Naciri, a permis de replacer le débat dans sa véritable dimension . En rappelant que les liens entre le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal sont d'abord des liens de civilisation, de religion et de voisinage, tout en appelant au dialogue et à l'intégration africaine, il a réaffirmé que  l'histoire éclaire les nations, mais seule la diplomatie permet aux États de continuer à vivre ensemble .

Au fond, personne n'avait totalement tort. Gadio parlait de la géographie de la mémoire ; l'ambassadeur mauritanien rappelait la géographie du droit. Or, entre la mémoire des empires et la souveraineté des États modernes, il existe une frontière que seuls les  diplomates chevronnés savent ne jamais franchir........

Mohamed Ould Echrive

خميس, 30/07/2026 - 09:35