Les banques mauritaniennes financent-elles davantage l’État que l’économie

Le système bancaire mauritanien semble progressivement réorienter ses financements vers l’État. Le constat ressort du rapport annuel 2025 de la Banque centrale de Mauritanie, qui met en évidence une progression particulièrement rapide des créances bancaires sur le secteur public, bien supérieure à celle des crédits accordés au secteur privé.

En 2025, les créances nettes du système bancaire sur l’État ont bondi de 44,6 %. Leur part dans le crédit intérieur net atteint désormais 29,1 %, contre 24 % en 2024 et seulement 17,6 % en 2023. Dans le même temps, les crédits au secteur privé n’ont augmenté que de 12,2 %.

 

Le contraste est saisissant. En deux ans, la part de l’État dans le crédit intérieur a gagné plus de onze points. Cette évolution ne signifie pas que les banques ont cessé de financer les entreprises et les particuliers. Elle montre toutefois que leurs concours à l’État progressent près de quatre fois plus vite que les crédits destinés au secteur privé.

À l’origine de cette dynamique figure notamment l’essor du marché des valeurs du Trésor. Son encours a atteint 29,76 milliards MRU à la fin de 2025, en hausse de 78,4 % sur un an. L’introduction de titres d’une maturité pouvant aller jusqu’à dix ans offre désormais aux banques des placements publics plus diversifiés et potentiellement plus attractifs.

 

Pour les établissements bancaires, ces titres présentent un avantage évident : ils permettent de placer les liquidités dans des actifs généralement considérés comme moins risqués que les prêts aux entreprises. Financer le Trésor exige aussi moins de suivi que l’examen d’un projet industriel, agricole ou commercial, dont la rentabilité et la capacité de remboursement peuvent être plus incertaines.

Mais ce choix de sécurité n’est pas sans conséquence. Lorsque les banques consacrent une part croissante de leurs ressources au financement public, elles peuvent être moins disposées à prêter aux entreprises, particulièrement aux petites et moyennes structures. Or celles-ci dépendent fortement du crédit bancaire pour investir, acquérir des équipements, augmenter leur production et créer des emplois.

La Banque centrale ne dissimule d’ailleurs pas ce risque. Dans son rapport, elle estime que la progression rapide du financement de l’État appelle une « vigilance particulière », afin que le développement du marché des titres publics ne se fasse pas au détriment de la capacité des banques à financer le secteur privé.

 

Cette mise en garde intervient pourtant dans un contexte de nette amélioration des indicateurs bancaires. À la fin de 2025, les actifs du secteur atteignaient 218,5 milliards MRU, en progression de 17,7 %, tandis que les crédits à la clientèle s’élevaient à 122,8 milliards MRU, contre 109,1 milliards un an plus tôt. Les banques ont également enregistré un résultat net cumulé de 1,95 milliard MRU et renforcé leurs fonds propres.

 

Ces performances montrent que le secteur bancaire dispose de ressources croissantes. Elles rendent donc plus pressante une question centrale : cette consolidation financière profite-t-elle suffisamment aux activités productives ?

Le développement du marché des valeurs du Trésor constitue en soi une avancée. Il donne à l’État des instruments de financement plus transparents, permet d’allonger les échéances de la dette intérieure et contribue à construire une courbe des taux en ouguiya. Le problème ne réside donc pas dans le financement de l’État, mais dans le risque que celui-ci devienne l’usage privilégié des liquidités bancaires.

Pour une économie qui cherche à diversifier ses activités, à développer son secteur privé et à tirer parti des revenus du gaz, les banques ne peuvent se contenter d’être les principaux bailleurs du Trésor. Elles doivent également financer les entreprises, l’agriculture, l’industrie, les services et l’entrepreneuriat.

Le véritable enjeu sera donc de préserver l’équilibre entre deux nécessités : permettre à l’État de couvrir ses besoins de financement, sans évincer les entreprises du marché du crédit. À défaut, la modernisation du marché financier pourrait renforcer les capacités de la puissance publique, tout en laissant l’économie productive confrontée aux mêmes difficultés d’accès au financement.

ثلاثاء, 04/08/2026 - 22:45