
À son indépendance, la Mauritanie héritait d’un système de coopération étroitement imbriqué avec celui de l’ancienne puissance coloniale . En 1961 , elle signa avec la France un vaste traité couvrant les domaines économique, financier, monétaire, militaire, technique et culturel. La Mauritanie demeurait membre de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) et utilisait le franc CFA, dont la convertibilité était garantie par la France ; en contrepartie, les réserves de change de l’Union étaient déposées auprès du Trésor français, tandis que les politiques monétaire et de crédit restaient largement encadrées par le dispositif français .
Cette architecture procurait une indéniable sécurité. Elle s’accompagnait d’une assistance technique française d’environ 2,5 millions de dollars par an, de quelque 28 millions de dollars d’appui budgétaire entre 1961 et 1969, de près de 23 millions de dollars de subventions aux investissements publics entre 1961 et 1972 , ainsi que de prêts concessionnels aux secteurs public et privé dont l’encours atteignait environ 33 millions de dollars en juin 1972, les deux tiers bénéficiant au secteur privé .
En juin 1972, le Bureau politique national prit ainsi une décision considérable : réviser en profondeur le traité de coopération de 1961 et quitter la zone franc . Certaines de ses dispositions étaient désormais jugées difficilement compatibles avec la pleine souveraineté nationale. À cette considération politique s’ajoutait une préoccupation économique très concrète : reprendre le contrôle du commerce extérieur, dont une part importante échappait alors aux circuits officiels sous l’effet de la contrebande , .
Les relations avec la France furent renégociées et un nouvel accord signé le 15 février 1973. Les prêts à taux bonifiés aux secteurs public et privé devaient se poursuivre, tout comme l’essentiel de l’assistance technique . Les appuis destinées aux investissements publics étaient maintenues, mais l’appui budgétaire disparaissait .
La question monétaire demeurait cependant sans solution négociée : la France refusa notamment d’ouvrir une ligne de crédit de 5 millions de dollars destinée à se substituer à l’ancienne garantie de convertibilité . Dans le même temps, les subventions du Trésor français avaient déjà fortement diminué depuis la fin des années 1960, jusqu’à environ 1,4 million de dollars par an ou moins.
Les perspectives relativement favorables de la balance commerciale et l'aide substantielle de la Libye a soutenue la transition.
En mars 1973, quelques mois avant la naissance de l’ouguiya, la Mauritanie entreprend d’expliquer sa révolution monétaire aux grandes institutions financières internationales . Une délégation de très haut niveau arrive à Washington pour rencontrer les responsables du FMI et de la BM , solliciter leur assistance pour la mise en place de la nouvelle monnaie et préparer le fonctionnement de la future Banque centrale. À sa tête, Diaroumouna Soumaré, ministre des Finances et du Commerce. Né en 1931 dans le sud de la Mauritanie, ancien inspecteur des douanes, il devient directeur du Commerce en 1969 et membre de la Commission économique et financière du Bureau politique national. Ministre du Commerce et des Transports en 1970, il accède aux Finances en 1971 avant de cumuler les portefeuilles des Finances et du Commerce à la faveur du remaniement de décembre 1972.
À ses côtés se trouve Ahmed Ould Daddah, alors directeur de la SONIMEX. Il avait surtout dirigé la délégation mauritanienne chargée de négocier avec la France le nouvel accord de coopération et était pressenti pour prendre la tête de la future Banque centrale.
Le troisième membre, Moustapha Ould Cheikh, dirigeait la Caisse d’émission récemment créée au ministère des Finances et devait lui aussi exercer d’importantes responsabilités dans la nouvelle Banque centrale.
Ces hommes ne viennent pas à Washington déclamer la souveraineté. Ils viennent en discuter les mécanismes : convertibilité, réserves de change, balance des paiements, contrôle des changes, orientation du crédit, investissements étrangers, finances publiques, assistance technique et fonctionnement d’une banque centrale.
Car il fallait davantage que du patriotisme pour réussir une telle rupture. Il fallait de la compétence.
Le risque était connu. L’introduction d’une nouvelle monnaie pouvait temporairement ralentir les investissements directs étrangers. Le contrôle des changes risquait d’alourdir les mouvements de marchandises. Le Gouvernement cherchait à rassurer les travailleurs étrangers en garantissant notamment le rapatriement et le transfert d’une partie importante de leurs rémunérations, pouvant aller jusqu’à 60 % .
Quelques mois après Washington, la décision quitte les bureaux des institutions de Bretton Woods pour entrer dans la vie quotidienne des Mauritaniens.
Le 29 juin 1973, la nouvelle monnaie nationale est créée : l’ouguiya.
L’annonce radiophonique de cette naissance monétaire, associée dans la mémoire collective à la voix de Sidaty Ould Abba et à une mélodie demeurée mémorable pour toute une génération, donne soudain une expression populaire à ce qui, jusque-là, relevait des calculs des économistes .
Mohamed Ould Echrive



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