
Entre les communautés de Mauritanie — Hallpulars et Maures — il existe un fil que ni le temps ni la discorde n’ont su rompre : un entrelacs de sang, de voisinages, de pactes ancestraux. Ces relations ne se réduisent pas à une simple cohabitation : elles sont mémoire d’alliances guerrières, d’échanges matrimoniaux, de transmissions culturelles. Les récits anciens parlent d’une femme peule qui, dans la ville de Zara, mit au monde un enfant hors normes, Nouwafal, dont la stature dépassait celle des hommes et dont la destinée devait inscrire une parenté nouvelle entre les lignées.
Son enfance fut une tragédie mythologique. Tandis que ses camarades lançaient des pierres pour faire tomber les fruits, lui, dans son excès, jetait un enfant. L’innocence déformée par la force brute. Les autres eurent peur. On l’exila. Avec sa mère peul, il se réfugia à Aouïnât ar-Râjât, au sud de Néma. Là, un troupeau immense l’accompagnait, étrange dans son mutisme, car aucune bête n’osait pousser un bêlement. Dans ce silence cosmique, Nouwafal entreprit ce que nul homme n’avait jamais osé imaginer : forger une tidinit gigantesque dans le tronc d’un arbre.
Ainsi naquit "Aẓhar Nouwafal", la mélodie primordiale, née non d’une école ni d’un maître, mais d’un être en marge, demi-mystère, demi-maudit.
Un jour, ses pas — ce "Hams", démarche suspendue entre la marche et le galop, le pas du pur-sang arabe — soulevèrent la poussière comme une tempête. Les Oulad Mbarek, conduits par leur sultan Ely Ould Ammar Bousourwal, croisèrent sa route. Parmi eux se trouvait Mohamed Ould Bouareiv, griot errant, maître des oralités. S’approchant, il entendit ce que jouait Nouwafal. Mais son oreille ne parvint pas à classer cette musique dans les registres connus. La tradition mauresque distinguait alors la "janba blanche" et la "janba noire". Or, ce que frappait Nouwafal n’était ni blanc, ni noir.
Alors, pour rendre compte de l’inouï, Ould Bouareiv inventa une troisième janba, "Legneydiya". Une fissure dans l’ordre ancien, une passerelle entre le noir et le blanc, créée pour accueillir la marche sonore de Nouwafal.
De cette rencontre jaillirent de nouveaux "fâgho" : "Echbar", "fâgho Lekbir", "Emadech" et "Elmouzawi". Jamais un "fâgho" n’avait reçu autant de noms, signe de sa richesse multiple. Plus tard, les griots le déclinèrent en "biadh" et en "beygi", dont le fameux "Beygi El Moukhalev", distinct de "Beygi Adhal".
Les générations suivantes s’approprièrent cette source. Ould Ebache fixa un "khal" baptisé "El Mousti". Puis Emake Ould Dendeni forgea le fameux "Terwâm".
Ce fut un moment unique : trois maîtres de tidinit, réunis, explorèrent les extrêmes.
Le premier tira les cordes vers la "Janba Kāhla" (côté noir), profondeur tellurique et rythmique.
Le second s’éleva dans la "Janba Beyḍa" (côté blanc), lumière et transparence.
Mais Emake refusa le choix exclusif. Il sut que la vérité naît dans la tension, non dans la séparation.
Il inventa alors Terwâm, le mode de l’adaptation. Ni blanc, ni noir — ou plutôt les deux ensemble.
Les "techebbet" supérieures ancrées dans "Echbar", socle de stabilité.
Les "mahres" inférieures, accordées dans "Monjelé", flottement modal, instabilité créatrice.
Le haut : ordre. Le bas : désordre poétique. Ensemble : harmonie fractale.
Certains diront que "Terwâm" frôle "Erachge", ce maqâm rare qui n’apparaît qu’aux fins de certains chor. Mais là où "Erachge" se dissipe, "Terwâm" s’installe.
Nouwafal, trop fort, trop mystérieux, s’évanouit un jour. Son corps ne fut jamais retrouvé, sa tombe jamais désignée. Mais son empreinte demeure. Chaque vibration de tidinit porte la trace de son pas "Hams". Chaque souffle d’azawan résonne de son "Aẓhar Kar".
Les iggāwen, gardiens du non-dit, chantèrent ces vers comme sceau :
الخَطُّ يَبْقَى زَمَانًا بَعْدَ موت كَاتِبِهِ
وصاحبُ الخَطِّ يبقى تَحْتَ التراب مَدْفُون
« L’écriture demeure longtemps après la mort de celui qui l’a tracée,
tandis que son auteur repose, enseveli sous terre.»
Ainsi, la légende de Nouwafal raconte plus qu’une enfance tragique ou qu’une invention musicale. Elle dit l’union irréversible entre Hallpulars et Maures, scellée dans le sang, mais transfigurée par la musique. Le "Terwâm" est la traduction sonore de cette vérité : ni noir, ni blanc, mais une fusion qui engendre une tradition nouvelle.
Écouter la marche de Nouwafal exige deux tidinit jouant à l’unisson : une seule ne suffit pas à contenir l’excès du géant. Et dans ce besoin de dualité réside toute la symbolique: deux communautés, deux janbāt, deux cordes contraires, tendues mais



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