Le Sénégal et la Mauritanie peuvent-ils revoir les accords gaziers avec BP

La perspective d’une révision des accords encadrant le projet gazier conjoint « Tortue–Ahmeyim » (GTA), brandie par le Sénégal, a relancé le débat dans les milieux politiques et économiques. La question porte notamment sur la possibilité juridique de renégocier ces accords — en particulier le contrat de partage de production et les accords de commercialisation du gaz — ainsi que sur les limites à ne pas franchir pour éviter des contentieux arbitraux internationaux.

 

Développé au large des côtes communes de la Mauritanie et du Sénégal par BP et Kosmos Energy, le projet GTA figure parmi les plus importants projets gaziers d’Afrique de l’Ouest et constitue un pilier stratégique des ambitions économiques et énergétiques des deux pays.

 

Mécontentement sénégalais et signaux politiques

 

Ces dernières semaines, des cercles officiels et politiques à Dakar ont exprimé leur insatisfaction à l’égard de certaines clauses contractuelles du projet, notamment celles relatives :

 

-à la part de l’État dans les revenus,

-au recouvrement des coûts,

-et aux modalités de commercialisation du gaz naturel liquéfié (GNL), jugées par des critiques trop favorables à la partie commerciale.

 

Ces prises de position s’inscrivent dans un débat interne plus large au Sénégal sur la nécessité de maximiser les retombées nationales des ressources naturelles, dans un contexte régional et international marqué par la hausse de la demande en gaz et l’évolution des rapports de force entre États producteurs et grandes compagnies énergétiques.

 

Que peut-on juridiquement revoir ?

 

En principe, les contrats pétroliers et gaziers, tout comme les accords de commercialisation, sont des contrats contraignants qui ne peuvent être modifiés par une décision unilatérale d’un État sans risques juridiques majeurs. Toutefois, des experts évoquent certaines marges de manœuvre, parmi lesquelles :

 

-les clauses de rééquilibrage économique ou de révision prévues par certains contrats,

-l’audit des coûts recouvrables, une pratique courante dans l’industrie pétrolière et gazière,

-et la renégociation par consentement mutuel, particulièrement dans les projets transfrontaliers nécessitant une coordination étroite entre États.

 

À cet égard, il convient de rappeler que le projet GTA est également régi par des accords intergouvernementaux entre la Mauritanie et le Sénégal, ce qui rend toute initiative unilatérale politiquement et juridiquement complexe.

 

La commercialisation, maillon le plus sensible

 

Le point le plus controversé concerne les accords de commercialisation du gaz, liés à la branche marketing de BP. Selon plusieurs observateurs, ces contrats sont généralement fortement protégés par des mécanismes d’arbitrage international, limitant la capacité des États à imposer des modifications directes, surtout lorsqu’ils ne sont pas parties prenantes au contrat de vente.

 

Des spécialistes mettent en garde contre le risque qu’une remise en cause brutale des dispositifs actuels de commercialisation ouvre la voie à des litiges arbitraux coûteux. Un scénario que Dakar semble vouloir éviter, préférant envoyer des signaux politiques de pression en vue d’une renégociation, plutôt que d’entrer dans un bras de fer juridique ouvert.

 

Impacts sur la Mauritanie et le partenariat bilatéral

 

Les démarches sénégalaises placent également la Mauritanie face à une équation délicate.

D’un côté, Nouakchott partage avec Dakar l’objectif d’optimiser les bénéfices nationaux tirés du projet ; de l’autre, le caractère conjoint du champ impose un haut niveau de coordination afin d’éviter tout déséquilibre contractuel ou politique.

 

Selon plusieurs analystes, toute éventuelle révision ne saurait être ni rapide ni radicale. Elle emprunterait, le cas échéant, une voie de négociation progressive, susceptible d’aboutir à des ajustements partiels ou à des améliorations futures, notamment lors des phases ultérieures de développement du projet.

 

Entre souveraineté et engagements internationaux

 

En définitive, le mécontentement sénégalais à l’égard des accords du champ gazier d’Ahmeyim illustre une tension récurrente dans les grands projets énergétiques, entre l’affirmation de la souveraineté nationale et le respect des engagements contractuels internationaux.

 

Si Dakar dispose de leviers politiques et réglementaires, l’ampleur de toute révision demeure strictement encadrée par le droit et par l’équilibre des intérêts communs, tant avec la Mauritanie qu’avec les partenaires internationaux.

 

Reste à savoir si cette posture marque le début d’une renégociation maîtrisée visant à réajuster les termes du partenariat, ou s’il s’agit avant tout d’un message politique destiné à l’opinion publique, dans l’attente de l’entrée du projet dans sa pleine phase de production. Les prochaines semaines devraient apporter des éléments de réponse.

أربعاء, 11/02/2026 - 09:41