Réformer le médicament en Mauritanie : trois ministres face au mur des intérêts

Tout à commencé avec le docteur Nadhirou Ould Hamed. Son nom reste associé à la première tentative sérieuse de réorganisation du marché pharmaceutique mauritanien . Il voulut centraliser les importations , nettoyer la nomenclature des produits , interdire les dépôts illégaux, faire disparaître les « pharmacies au sol » et instaurer la traçabilité complète du médicament .

Son ambition été que la pharmacie redevienne un service de santé, et non un commerce de fortune . Mais à trop vouloir introduire l’ordre dans un secteur nourri par l’informel , il a touché à un équilibre économique et politique fragile. Très vite, les résistances se sont cristallisées : sabotages administratifs , pressions politiques, et campagnes de discrédit. La dynamique réformatrice s’est peu à peu essoufflée jusqu’à s’interrompre, emportant avec elle le ministre.

 

Vint ensuite le professeur Abdellahi Ould Weddih, qui, à la différence de son prédécesseur, choisit de ne pas gouverner par abstraction normative, mais par immersion empirique. Il visita les ports, inspecta les grands entrepôts pharmaceutiques, observa les circuits d’approvisionnement non pas comme un régulateur distant, mais comme un témoin direct des flux réels. Ce déplacement du regard — du texte vers le terrain —, pourtant élémentaire dans toute démarche de gouvernance effective, fut perçu comme une transgression. Car voir, dans ce contexte, c’est déjà déranger. Et comprendre, c’est menacer. Les réseaux de connivence, déjà ébranlés, se reconstituèrent ; le ministre, à son tour, fut écarté, non pour ce qu’il avait fait, mais pour ce qu’il avait commencé à rendre visible .

 

Puis surgit une troisième figure, plus jeune, mais non moins consciente de la densité du problème : le docteur Mohamed Mahmoud Ould Ely Mahmoud, ancien directeur de la santé publique, dont la visibilité s’était affirmée lors de la gestion de la crise du coronavirus . À peine installé , il reprend le dossier du médicament, comme on reprend un texte interrompu, mais chargé de ses précédentes tentatives. Devant l’Assemblée nationale, il défend une réforme d’une architecture ambitieuse : réorganisation du Comité national d’enregistrement des médicaments, renforcement des prérogatives du Laboratoire national de contrôle, mise en place de deux plateformes numériques — l’une dédiée à l’enregistrement, l’autre au suivi par numéro de série —, durcissement des sanctions administratives, refonte du cadre légal de la fabrication locale .

Mais derrière la technicité apparente du dispositif, se dessine une intention plus radicale : replacer la santé publique au-dessus de la rente commerciale. Car, dans ce contexte, le médicament ne désigne plus seulement une molécule, mais un système. Chaque boîte vendue porte en elle une chaîne de tolérances, d’exemptions, de privilèges — une économie parallèle où la santé devient le langage légitime d’un profit structuré. Réformer ce secteur revient alors à intervenir sur une architecture invisible, dont les ramifications traversent les sphères économiques et politiques.

Le ministre le sait. Il appelle à la traçabilité, au contrôle, à la responsabilisation ; il invite les commerçants à se retirer au profit des professionnels du métier ; il veut que les médicaments soient classés, vérifiés, numérotés, suivis. Mais il sait également que le terrain est miné : dans un tel système, la moindre hésitation devient faiblesse, le moindre retard, aveu. Et de fait, son passage n’excédera pas quelques mois. Car s’attaquer au lobby pharmaceutique, dans un tel contexte, relève moins d’une réforme que d’une mise à l’épreuve existentielle du pouvoir lui-même. Il sera, lui aussi, écarté .

 

Remplacé par un jeune de même génération, Thiam Tidjani. L'enfant de Lexeiba, façonné dans les arcanes du sérail, formé au cœur même des mécanismes du pouvoir, il accède très tôt à des responsabilités de premier plan, présidant dès l’âge de 36 ans la zone franche de Nouadhibou, avant de se maintenir durablement au sommet des structures décisionnelles . Le voilà aujourd’hui propulsé à la tête du secteur de la santé, lui qui n’en est pas issu.

La question n’est pas tant celle de sa compétence technique que celle de sa posture politique : choisira-t-il d’ouvrir la boîte de Pandore du lobby pharmaceutique, au risque de connaître le même sort que ses prédécesseurs, pourtant mieux armés sur le plan sectoriel ? Ou préférera-t-il, fidèle à une prudence forgée dans l’intimité des rouages du système, éviter ce nœud critique, et gouverner dans les marges du possible ?

 

Car au fond, ce que révèle cette séquence n’est pas seulement la difficulté de réformer un secteur, mais la nature même du pouvoir : non pas ce qu’il peut faire, mais ce qu’il accepte de ne pas faire .

 

Mohamed Ould Echrive

أربعاء, 18/03/2026 - 00:07