
Il serait réducteur d’évaluer les grandes institutions économiques comme si elles partaient d’une page blanche. Il serait tout aussi injuste de résumer l’action de leurs responsables aux seules insuffisances relevées par les rapports techniques. La Banque centrale de Mauritanie évolue dans un environnement financier et bancaire marqué par des problèmes accumulés depuis des décennies, ainsi que par des pratiques administratives, professionnelles et réglementaires profondément enracinées.
Dans ce contexte, mettre en évidence les faiblesses qui restent à corriger ne signifie pas que les performances de la Banque centrale ne se sont pas améliorées. Cela ne signifie pas non plus que les réformes n’ont pas été engagées. Au contraire, l’apparition plus claire de certaines insuffisances peut traduire l’ouverture de dossiers longtemps différés, le diagnostic de dysfonctionnements anciens et leur inscription dans un processus de correction progressive.
Les systèmes immobiles exposent rarement leurs propres failles. Les institutions qui entrent dans une dynamique de réforme, elles, finissent par rendre visibles les problèmes, réexaminer les procédures, identifier les zones de vulnérabilité et engager les ajustements nécessaires. Il serait donc erroné de considérer le diagnostic comme une preuve d’échec, alors qu’il constitue souvent une étape indispensable de toute réforme sérieuse.
Dans son dernier rapport consacré à la Mauritanie, le Fonds monétaire international souligne que la mise en œuvre du programme 2022-2026 au titre de la FEC et du MEDC a été solide, avec une stabilité macroéconomique préservée et un agenda de réformes ayant contribué à renforcer la politique budgétaire, à développer le secteur financier, y compris le marché des changes, et à améliorer le cadre de gouvernance. Cette appréciation replace les observations techniques dans leur véritable contexte : celui d’un chantier de réforme en cours, et non d’un constat global d’échec.
Une réforme cumulative, pas une décision instantanée
Depuis l’arrivée de Mohamed Lemine Ould Dhehby à la tête de la Banque centrale de Mauritanie, l’institution a engagé plusieurs actions visant à moderniser les instruments de politique monétaire, renforcer la supervision bancaire, développer le marché des changes, améliorer les moyens de paiement et consolider l’environnement réglementaire du secteur financier.
Le FMI relève notamment que la Banque centrale continue de renforcer son cadre de politique monétaire et son orientation vers la stabilité des prix. Le rapport mentionne l’introduction d’instruments conventionnels et islamiques d’opérations de marché, l’amélioration de la gestion de la liquidité, l’émergence de taux d’intérêt davantage fondés sur le marché, ainsi que le maintien d’un corridor de taux et le développement du marché interbancaire.
Le même rapport note également des avancées dans la réforme du marché des changes. Depuis l’introduction de la plateforme de change, le fonctionnement du marché s’est progressivement amélioré, avec une part croissante des transactions effectuées entre banques, même si le marché demeure encore peu profond et que la Banque centrale continue de jouer un rôle important dans l’approvisionnement en devises.
Ces réformes ne peuvent être mesurées à travers un indicateur isolé ou une conjoncture ponctuelle. Elles doivent être appréciées dans la durée, en tenant compte des contraintes internes de l’économie mauritanienne, de la taille du secteur informel, de la faible profondeur du marché financier, des pressions inflationnistes et des chocs extérieurs.
Reconnaître l’existence de faiblesses dans la supervision ou dans l’application des normes ne revient donc pas à nier les progrès accomplis. Certaines de ces faiblesses sont héritées de périodes antérieures ; d’autres sont liées à la structure même de l’économie ; d’autres encore dépassent le seul champ d’action de la Banque centrale et relèvent aussi des banques commerciales, du Trésor, de l’administration fiscale, des organes de contrôle, de la justice et des acteurs économiques.
Le traitement de ces problèmes exige du temps, de la coordination institutionnelle et une transformation progressive des comportements économiques et bancaires. Il ne peut se limiter à la publication de circulaires ou à l’adoption de textes réglementaires.
Ne pas transformer le diagnostic en condamnation
Il ne serait pas juste de transformer chaque observation technique ou chaque recommandation de réforme en accusation directe contre le gouverneur ou en preuve d’échec de la Banque centrale. Les rapports d’institutions comme le FMI ont précisément pour objet d’identifier les faiblesses, de mesurer les risques et de proposer des pistes d’amélioration. Leur logique n’est pas d’effacer les progrès réalisés, mais d’aider à prolonger l’effort de réforme.
Une lecture objective impose de distinguer entre une institution qui nie ses problèmes et une institution qui les reconnaît et cherche à les traiter. Elle impose aussi de faire la différence entre des insuffisances accumulées sur une longue période et la manière dont la direction actuelle tente de les affronter.
Sur le secteur bancaire, le FMI appelle certes la Banque centrale à appliquer rigoureusement les normes prudentielles, notamment à l’égard des banques en difficulté ne respectant pas leurs plans de redressement. Mais le rapport relève en même temps que la BCM avance dans la supervision fondée sur les risques, le renforcement de la gouvernance, la surveillance de la liquidité, les tests de résistance, la modernisation du traitement des créances en souffrance et l’opérationnalisation du cadre de résolution bancaire.
L’annexe consacrée aux réformes mises en œuvre sous le programme 2022-2026 confirme également que la Banque centrale a renforcé ses capacités de supervision à travers de meilleurs systèmes de reporting, une application plus stricte des normes prudentielles, un suivi plus systématique des risques, l’institutionnalisation des tests de résistance semestriels, les plans de redressement des banques fragiles, le cadre de résolution bancaire et le renforcement du Fonds de garantie des dépôts.
Dès lors, faire porter à une seule personne la responsabilité d’un système financier complexe revient à ignorer la nature même du secteur bancaire. Celui-ci repose sur une interaction permanente entre la Banque centrale, les banques commerciales, l’administration publique, les autorités judiciaires, les opérateurs privés et les comportements des agents économiques.
Le gouverneur dirige une institution centrale et influente, mais il n’agit ni en dehors de l’État, ni en dehors de la société. Il ne peut, à lui seul, transformer instantanément toutes les pratiques ni éliminer toutes les résistances qui freinent la réforme. Ce qui doit être évalué avec équité, c’est la capacité de l’institution à diagnostiquer les dysfonctionnements, moderniser ses instruments, renforcer sa supervision et améliorer la transparence du marché.
Sur ces points, les rapports du FMI montrent qu’un processus de réforme est bien engagé, même s’il demeure long, exigeant et confronté à des défis structurels importants.



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