Nouveau Mali : une lecture stratégique de la déclaration de Goita et des changements dans les équilibres régionaux

Le 3 juillet 2025, le président de la transition malienne, le général Assimi Goïta, a fait une déclaration frappante à la télévision nationale, affirmant que son pays dispose désormais "d'armes sophistiquées et secrètes, qui, si elles étaient révélées, seraient considérées comme une menace pour ses voisins", précisant que ces capacités ne s'achètent pas avec de l'argent, mais ont été acquises grâce à un partenariat stratégique avec des puissances majeures, en tête desquelles la Russie.

Cette déclaration est survenue seulement quelques jours après une visite officielle à Moscou, reflétant une escalation claire du niveau de coopération militaire entre les deux pays, notamment dans les domaines de la formation, de l'aviation, des drones et du soutien en renseignement.

Ce que Goïta a déclaré n'était pas simplement une exhibition politique ou un discours mobilisateur interne ; il contenait des signaux aux implications complexes touchant le cœur des équilibrages sécuritaires dans la région du Sahel ; le sous-entendu sur la possession de capacités non déclarées est en soi une partie du discours de dissuasion symbolique, qui ne cible pas seulement les groupes armés présents dans le nord et l'ouest du Mali, mais aussi les puissances régionales environnantes, notamment la Mauritanie et le Sénégal. Ce discours reflète également la volonté du système malien d'augmenter le coût de toute réflexion extérieure sur la pression ou l'intervention, sous couvert de lutte contre le terrorisme ou de protection de la stabilité régionale.

Peut-être que ce qui ressort le plus de cette déclaration est la transformation qualitative de la doctrine stratégique de Bamako, passant d’un État faible dépendant de la protection extérieure, à un État cherchant à posséder des éléments de supériorité relative, même au niveau psychologique ou médiatique, dans un environnement en rapide évolution. Cette transformation, bien qu'elle ne se soit pas encore traduite par une réalité opérationnelle à grande échelle, oblige les voisins du Mali, notamment la Mauritanie, à réévaluer les menaces sécuritaires potentielles, non seulement celles provenant des groupes transfrontaliers, mais aussi de la dynamique du pouvoir malien lui-même, lorsque celui-ci cherche à utiliser un discours de dissuasion comme moyen de renforcer sa légitimité et sa position régionale.

 

 

La transformation de la doctrine militaire 

 

Depuis le renversement du régime du président Ibrahim Boubacar Keïta en 2021, sous la direction du colonel Assimi Goïta à la tête de la transition, le Mali est entré dans une nouvelle phase de reconstruction de sa position au sein du système régional de l'Afrique de l'Ouest. Cette transformation n’est pas superficielle ; elle touche au cœur des choix de l'État concernant ses alliances et partenaires stratégiques, la capitale Bamako se détournant de sa dépendance traditionnelle vis-à-vis de la France et s'ouvrant clairement à la Russie et à la Turquie, dans un processus qui semble plus proche de la reconfiguration de sa doctrine de sécurité et militaire.

Cette déviation géopolitique a été traduite en une politique d'armement offensive focalisée, dont l'objectif déclaré est d'atteindre ce qu'on peut appeler une "dissuasion souveraine", c'est-à-dire de construire des capacités militaires permettant à l'État d'imposer une équation de dissuasion contre les groupes armés au nord et au centre, tout en créant une situation de flou calculé vis-à-vis des pays voisins, notamment ceux qui n’ont pas pleinement compris le nouveau choix souverain de Bamako.

Dans ce contexte, le Mali a acquis des systèmes de drones turcs de type Bayraktar TB2, puis le modèle plus lourd Akinci, ainsi que des avions d'attaque russes (Su-25 et L-39), des hélicoptères Mi-8, des véhicules blindés légers et de l'artillerie de campagne. Ce parcours a été renforcé par l'arrivée de centaines de combattants et d'experts russes dans le cadre de ce qu'on appelle le "Légion Afrique", une nouvelle entité qui a remplacé le groupe Wagner dans le Sahel. 

Cependant, ces accumulations quantitatives et qualitatives, malgré le supériorité relative qu'elles confèrent, ne signifient pas nécessairement que le Mali soit devenu une puissance militaire régionale au sens traditionnel, car les défis structurels demeurent, de la faiblesse du système logistique à la limitation des effectifs aériens, en passant par la vulnérabilité géographique dans un environnement facile à pénétrer. Toutefois, ce qui s'est passé constitue une avancée significative dans la capacité du Mali à mener des combats asymétriques, à exécuter des frappes précises en profondeur et à sécuriser des centres de gravité stratégiques. Ainsi, la déclaration de Goïta devient une extension logique de ce processus, et non un discours de démonstration hors contexte, car on peut la considérer comme posant les bases d'une nouvelle équation de dissuasion, fondée sur l'idée de posséder des atouts secrets qui peuvent être utilisés au moment choisi par Bamako, sans besoin d'une annonce explicite.

 

 

Le Mali représente-t-elle vraiment un danger pour ses voisins?

 

On ne peut évaluer la nature de la menace que représente le Mali pour son voisinage régional sans distinguer deux niveaux essentiels : la menace directe liée aux capacités d'attaque militaire conventionnelle et la menace indirecte découlant du chaos des armes, des violations de frontières et de l'implication d'acteurs non étatiques dans l'espace conflictuel. D'un point de vue de la capacité militaire conventionnelle, le Mali ne dispose actuellement pas d'une structure combattante lui permettant de mener des opérations offensives à grande échelle contre des voisins comme la Mauritanie ou le Sénégal. Bien qu'il ait accumulé un équipement qualitatif, sa flotte aérienne reste limitée en nombre et en efficacité, les drones ne dépassant pas une dizaine, et ses capacités logistiques et humaines souffrent de goulets d'étranglement structurels que ne peuvent compenser un soutien extérieur limité provenant de la Russie ou de la Turquie.

Cependant, la menace ne se mesure pas seulement à la quantité d'armes et au nombre d'avions, mais aussi à la nature changeante de l'environnement sécuritaire et aux nouveaux modes de gestion de la puissance. Ces dernières années, on a observé une transformation radicale dans la doctrine combattante de l'armée malienne, qui a désormais tendance à privilégier une résolution rapide sur le terrain avec des outils d'attaque décentralisés, alimentée par une confiance croissante dans le soutien russe et l'expertise turque, et par une logique dépassant les calculs politiques traditionnels. Avec le recul des contrôles internationaux et le retrait des partenaires occidentaux, cette armée est devenue plus encline à mener des opérations préventives ou des poursuites transfrontalières, augmentant ainsi la probabilité d'incidents de sécurité accidentels en profondeur dans la frontière mauritanienne ou sénégalaise, sous des prétextes de "poursuite d'éléments terroristes".

Dans ce contexte, les drones à longue portée se présentent comme une double source de menace : d'une part, ils confèrent à Bamako une capacité de reconnaissance et de frappe en profondeur sur un théâtre d'opérations aux frontières dispersées, d'autre part, ils ouvrent la voie à des dépassements incontrôlés de frontières, notamment dans les zones où opèrent les groupes jihadistes entre Kay et Déboul et Nioro. Avec l'escalade de la violence dans ces zones, le risque de formation d'un "environnement de sécurité grise" augmente, où les lignes de feu se croisent entre les forces régulières et les groupes armés, ce qui pourrait entraîner des répercussions sur les pays voisins, même sans intention d'hostilité directe de la part de l'État malien.

Les armes avancées - en particulier les drones et les systèmes de communication - constituent un risque réel pour les acteurs non étatiques, un fait indéniable. L'histoire récente du Sahel prouve que le chaos des armes ne reste pas confiné aux frontières d'un seul État, mais s'étend à travers le désert, les conflits et les identités incontrôlées, générant une menace régionale croissante.

Dans cette optique, le risque ne réside pas dans une confrontation systémique directe, mais dans une explosion sécuritaire accélérée, menée par un réseau de facteurs complexes : une armée en mutation idéologique, un soutien extérieur non soumis à un contrôle international, des groupes armés flexibles sur le plan organisationnel, et des frontières poreuses s'étendant sur des milliers de kilomètres. Le véritable défi pour les pays voisins, notamment la Mauritanie et le Sénégal, est de gérer ce chaos complexe sans céder à une course à l'armement ou à un affrontement militaire imprévu.

 

La Mauritanie et le Sénégal entre prudence et adaptation

 

Les développements récents au Mali indiquent que les pays voisins, notamment la Mauritanie et le Sénégal, ne sont plus à l'abri des conséquences indirectes des choix militaires pris par Bamako. À mesure que les zones de conflit s'élargissent au nord du Mali et que les opérations militaires contre les groupes armés se multiplient à proximité des frontières, la probabilité d'une propagation du conflit vers l'intérieur de la Mauritanie et du Sénégal devient plus réaliste. Bien que Nouakchott et Dakar ne soient pas encore confrontées à une menace militaire directe de l'État malien, le chevauchement sur le terrain, la diversité de la population et la faiblesse des infrastructures frontalières compliquent la séparation entre ce qui se passe à l'intérieur du Mali et ce qui pourrait exploser à l'extérieur.

Pour la Mauritanie, bien qu'elle ait réussi à neutraliser l'activité jihadiste sur son sol depuis plus d'une décennie, elle se retrouve aujourd'hui face à un double changement : d'une part, l'expansion des groupes armés dans les régions adjacentes à ses frontières orientales et sud-est ; d'autre part, un armée malienne en transformation qui, soutenue par des éléments étrangers, est devenue plus audacieuse dans ses opérations militaires qui ne respectent pas toujours les lignes de contact précises. Bien sûr, cette situation exige de Nouakchott de renforcer son système de détection et de surveillance aérienne, surtout avec l'introduction de drones avancés sur le champ de bataille, et d'intensifier les patrouilles de renseignement et les opérations préventives au sein de son territoire aride pour empêcher la formation de corridors non surveillés.

Quant au Sénégal, il commence déjà à ressentir la chaleur du contact sécuritaire, avec la montée de l'activité jihadiste dans la région de Kay, qui est un important axe économique reliant Dakar à Bamako. Étant donné la sensibilité de cette région, tout trouble sécuritaire n'affecte pas seulement la sécurité nationale sénégalaise, mais menace également la stabilité du Mali lui-même en perturbant les lignes d'approvisionnement et de commerce. Ainsi, Dakar semble être appelé à élaborer une approche double qui combine le renforcement de la présence militaire à l'est et l'intensification de la coordination sécuritaire avec Bamako, sans tomber dans le piège de la polarisation géopolitique entre Moscou et Paris.

À la lumière de cela, la Mauritanie et le Sénégal font face à un défi délicat : quelle est la meilleure façon de traiter avec un pays voisin qui tend vers l'autonomie stratégique dans un contexte instable, sans rompre les liens ou laisser ses frontières ouvertes à la folie?

La réponse nécessite d'évoluer d'une logique de réaction à une logique d'adaptation préventive, c'est-à-dire construire un système de sécurité intégré comprenant une surveillance aérienne et terrestre, un lien de renseignement direct et une intervention de développement urgente dans les villages et les zones vulnérables, qui constituent la zone fragile de cette frontière périssable.

 

 

Entre la dissuasion symbolique et l'équilibre précaire

 

Une lecture attentive des déclarations du président Goïta et du parcours récent de l'armement malien révèle une volonté ardente de Bamako de redéfinir sa position sur la carte de la sécurité en Afrique de l'Ouest, non seulement comme un pays affaibli de l'intérieur, mais comme un acteur cherchant à détenir des leviers de pression stratégique dans un environnement régional complexe. Cependant, cette démarche, fondée sur l'idée de "dissuasion symbolique", manque encore des éléments nécessaires pour se transformer en supériorité réelle ou en mandat régional ; c'est une dissuasion qui repose sur l'ambiguïté et l'insinuation, ainsi que sur des accumulations limitées non entièrement déclarées, plutôt que sur une structuration claire de capacités de combat mesurables.

Ce type de dissuasion, dans lequel l'État mise sur la dissimulation d'une partie de sa force ou sur sa surestimation délibérée, peut parfois servir de moyen de défense psychologique dans des environnements de menaces complexes, mais il ne crée pas de stabilité durable et ne prévient pas les explosions accidentelles dans les zones vulnérables ; en effet, le véritable problème réside non pas dans l'armement que possède le Mali, mais dans ce qu'il ne peut pas contrôler, c’est-à-dire dans le chaos des groupes, la vulnérabilité des zones périphériques, la fragilité des frontières et la multiplicité des centres de décision militaire, que ce soit avec la présence d'une légion africaine russe ou de formations locales n'étant pas entièrement soumises à l'autorité de l'État.

Ainsi, l'équation de la sécurité régionale dans le Sahel semble reposer sur un équilibre délicat, ne tolérant ni surprises stratégiques ni erreurs d'appréciation sur le terrain. Si les déclarations de Goïta tentent de construire le prestige de l'État en interne, leur impact externe pourrait devenir une source d'inquiétude pour ses voisins, surtout si elles ne s'accompagnent pas d'un mécanisme de communication transparent et d'une coordination commune pour éviter les confrontations ou les glissements non intentionnels. Plus l'intensité des armes non surveillées augmente dans une région à la structure frontalière fragile, plus le besoin d'anticiper le chaos s'accroît au lieu d'attendre son arrivée.

Pour cela, ce qu'on attend des pays voisins - notamment la Mauritanie et le Sénégal - ce n'est pas seulement d'améliorer leurs capacités de défense, mais aussi d'investir dans des outils d'alerte précoce, la compréhension politique avec Bamako, et une pression régionale en faveur de l'application de règles d'engagement claires dans les zones frontalières. La sécurité dans le Sahel ne peut plus se conquérir uniquement par le contrôle, mais par une compréhension commune de la gestion du chaos, avant qu'il ne dépasse tout le monde.

 

Centre Awdagust d’études régionales

اثنين, 07/07/2025 - 16:56