‏Mali : une autorité de transition en voie d’effritement

Les récents développements au Mali indiquent que la cohésion du pouvoir est désormais fragilisée et que la perspective d’un changement n’est plus aussi lointaine qu’il y a un an. Après une série d’attaques menées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans contre les convois de carburant en provenance du Sénégal, le pays connaît une crise d’approvisionnement aiguë qui affecte directement la vie urbaine à Bamako : fermeture d’écoles, flambée des prix du transport et des produits de base, et montée d’un mécontentement populaire dans une capitale jusque-là relativement épargnée par les conséquences de la guerre en périphérie.
Si la crise semble d’abord économique, elle constitue en réalité une épreuve politique majeure, car elle touche la légitimité quotidienne d’un régime fondé sur la promesse de sécurité et de stabilité, en l’absence de toute légitimité électorale ou représentative.

Le conseil militaire a tenté d’amortir le choc en concluant des accords d’urgence avec Moscou pour la fourniture de carburants, et en dépêchant des unités armées pour escorter les camions sur l’axe occidental Kayes-Bamako. Mais ces mesures n’ont apporté qu’un répit fragile : les attaques ont continué sporadiquement, maintenant les flux sous pression.
Au fond, la crise a mis en évidence la vulnérabilité d’une économie dépendante de corridors limités, notamment celui de Dakar-Kayes-Bamako, véritable artère vitale du commerce malien, avec des alternatives coûteuses via Abidjan et Conakry, et un hypothétique passage par la Mauritanie qui ne s’est pas encore concrétisé en voie stratégique. Cette dépendance unilatérale fait qu’un simple incident sécuritaire ou logistique suffit à paralyser le marché intérieur, révélant l’incapacité administrative à gérer l’urgence sans soutien extérieur direct.

Parallèlement à cet épuisement intérieur, l’État islamique au Sahel poursuit son expansion dans le nord-est, transformant Ménaka et Gao en zones grises échappant au contrôle du gouvernement. Ses opérations ponctuelles se sont muées en une stratégie d’usure graduelle visant à démanteler l’appareil d’État de la périphérie vers le centre, en harassant l’armée et en vidant le territoire de toute présence administrative.
Chaque attaque réduit un peu plus la capacité du pouvoir à tenir le terrain, tandis que le régime s’en remet à la propagande et à l’accusation des voisins pour justifier ses échecs. Ainsi, la précarité sociale de la capitale se superpose à la désagrégation militaire du nord et de l’est, laissant l’État suspendu entre deux pôles : Bamako, gouvernée par la crise, et Gao, livrée au désordre ; entre les deux, un vide géographique où s’effritent les derniers restes de l’autorité publique.

Certes, l’alliance avec la Russie procure à la junte un appui militaire et politique immédiat, mais elle ne garantit pas sa survie à moyen terme. Depuis la transformation du groupe Wagner en « Corps africain » officiellement rattaché au ministère russe de la Défense, la présence russe est devenue plus institutionnelle, mais aussi plus alignée sur les intérêts de Moscou que sur ceux de Bamako. Le crash d’un avion Sukhoï près de Gao en juin 2025 symbolise ce paradoxe : un soutien extérieur massif mais entaché de dépendance technique et de fragilités logistiques.

Dans le même temps, l’isolement diplomatique croissant du Mali restreint son champ de manœuvre : retrait de la CEDEAO, de la Francophonie et du Statut de Rome de la Cour pénale internationale, au profit d’une « Confédération des États du Sahel ».
Présentée à l’intérieur comme une reconquête de souveraineté, cette posture a en réalité coupé le pays des réseaux d’appui juridique et politique qui lui permettaient autrefois de bénéficier de médiations ou de soutiens financiers en période de crise. Les gains symboliques ne compensent pas la perte des mécanismes de garantie, d’arbitrage et de financement que représentaient les organisations régionales et certains pays voisins traditionnellement impliqués dans la stabilisation du Mali.

L’évolution actuelle révèle que le pouvoir malien fait face à une triple impasse : une économie exsangue alimentée par la violence, des fronts ouverts qui épuisent ou encerclent l’armée, et un isolement politique qui réduit la capacité des dirigeants à manœuvrer. Pour l’heure, le régime conserve la centralité décisionnelle à Bamako et continue d’exploiter le discours de la « libération du joug occidental » pour rallier une partie de l’opinion, mais ce capital politique s’érode à mesure que la crise du quotidien s’aggrave.
Si la pénurie de carburant se prolonge au-delà de novembre, ou se répète dans les mois à venir, les risques de fissures internes augmenteront, notamment au sein même des forces armées, déjà affaiblies par l’usure du terrain et les inégalités entre unités.
Le scénario extrême — effondrement ou renversement du pouvoir — dépendrait alors de la convergence de trois facteurs : un blocus économique durable, des revers militaires majeurs et un mouvement civil organisé à Bamako.

À court terme, le pays semble se diriger non pas vers une solution, mais vers une gestion prolongée de la crise : maintien des approvisionnements russes, soutien du « Corps africain » dans les grandes villes, et gestes symboliques pour apaiser la population (baisse des prix, remaniements ministériels). Ces palliatifs ne traitent toutefois pas les causes structurelles du malaise ; ils en repoussent simplement l’échéance.
Il est probable que des cycles d’accalmie et de tension se succèdent au cours des prochains mois, en attendant que s’établisse un nouvel équilibre des forces au sein même du conseil militaire.
Si la faction dominante parvient à redistribuer les ressources et à détendre la pression interne, le régime pourrait perdurer sous une forme ajustée.
Mais si les blocages financiers et logistiques persistent, ou si la gestion quotidienne accumule les erreurs, le Mali pourrait connaître une nouvelle transition imposée d’en haut, présentée comme un « redressement », mais qui ne serait qu’une recomposition du même pouvoir.

Ainsi, le danger au Mali ne vient pas d’une explosion populaire imminente ni d’un effondrement brutal, mais plutôt d’une érosion lente des institutions : une crise d’usure plus qu’une crise d’explosion. Ses effets pourraient être plus profonds, car ils sapent les fondements mêmes de la loyauté et de la confiance sur lesquels repose tout régime militaire.
Sans plan de redressement économique crédible ni processus de réconciliation nationale sincère dans les mois à venir, le pays risque d’entrer dans une nouvelle phase de redistribution du pouvoir, émanant de l’intérieur même de l’appareil d’État — celui-là même qui, aujourd’hui, se trouve au cœur de la tempête et menace d’entraîner le Mali, et toute la région, vers une instabilité plus grave encore.
 

Centre Awdagust d’Études Régionales
Octobre 2025
Nouakchott

ثلاثاء, 28/10/2025 - 22:07