L’héritage sécuritaire face aux menaces invisibles

 

Les expériences douloureuses qu’ont traversées les populations de cette terre ont profondément contribué à forger une culture pacifique solidement enracinée. Les guerres du XVIIᵉ siècle, suivies de périodes de chaos, de pillages et de violences, ont instillé chez les Mauritaniens une conscience aiguë de la nécessité de protéger la sécurité de chaque individu au sein de la société. Autrement dit, la réflexion sur la sécurité humaine, telle qu’elle a été théorisée dans le rapport international de 2003 HumanSecurity Now, avait déjà été, en pratique, anticipée par les Mauritaniens depuis des siècles.

Il n’est donc pas surprenant que notre tissu social ait su absorber d’importantes secousses — les événements de 1965, les tentatives de coups d’État de 1987 et leurs suites, ainsi que la crise de 1989 — pour reconstruire ensuite une culture de sécurité empreinte de modération et de résilience. Ce succès n’a pas été le fruit d’une coercition sécuritaire stricte, mais bien le résultat direct d’un héritage culturel façonné par des expériences répétées de conflits prolongés.

Les responsables sécuritaires se félicitent, sur les scènes internationales, de ce qu’ils appellent « l’expérience mauritanienne », qui a résisté jusqu’à présent aux chocs sécuritaires frappant la région du Sahel et au-delà. Cependant, ils semblent sous-estimer la diversité et la subtilité des menaces contemporaines, souvent invisibles, auxquelles la société ne peut plus répondre uniquement par ses habitudes culturelles.

Ce que beaucoup d’observateurs ne saisissent pas pleinement, c’est que la réaction instinctive de la société face au danger se manifeste surtout contre les menaces fortes et immédiates. Dans ces moments, la mémoire collective retrouve une cohésion remarquable, alimentée par un récit mêlant vertu et crainte profondément enracinée dans l’imaginaire des générations précédentes aux années 2000. Cette dynamique a largement facilité l’action des forces de sécurité, de la gendarmerie et de l’armée, permettant l’accomplissement de leurs missions avec efficacité.

Aujourd’hui, cependant, le « radar des risques » des Mauritaniens peine à détecter des menaces telles que l’infiltration de drogues et la propagation des addictions chez les jeunes, phénomènes qui érodent progressivement la mémoire sécuritaire et affaiblissent ce réflexe collectif fondé sur la peur du désordre, jadis garant de l’ordre intérieur de l’État.

Parallèlement, les institutions sécuritaires n’ont pas suffisamment modernisé leurs moyens et stratégies pour s’adapter à ces nouveaux défis. Les méthodes employées dans la lutte contre la drogue restent rudimentaires, si bien que certains analystes considèrent que la Mauritanie commence à perdre ce capital sécuritaire historiquement fondé sur la culture de sa société. Elle n’a pas su tirer pleinement parti de ce que Kate Eichhorn a qualifié de « fin de l’oubli » (The End of Forgetting), un phénomène induit par les transformations technologiques contemporaines.

Dans le contexte mauritanien, cette « fin de l’oubli » se traduit également par une mise en lumière des fractures sociales, en documentant l’écart entre discours officiel et réalité vécue, souvent à travers des exemples accentuant les lignes de division, notamment celles fondées sur les différences de couleur et de statut social. Cette dynamique vient s’ajouter aux contraintes contemporaines qui pèsent sur le capital sécuritaire du pays, laissant entrevoir l’érosion progressive d’une expérience qui aurait pu continuer à soutenir la stabilité d’un État exposé à des défis majeurs.

Ainsi, la dépendance prolongée des institutions sécuritaires à un héritage social pacifique, conjuguée à la multiplication de contraintes non conventionnelles, a généré de nouvelles réalités de terrain, donnant naissance à des comportements et des dynamiques qui, par leur nature même, agissent désormais à rebours des fondements traditionnels de notre sécurité.

Dr. Meme ABDALLAHI

 

 

أربعاء, 18/02/2026 - 12:19