
Dans un tournant qualitatif de la gouvernance du pays, le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a annoncé son intention d’engager un dialogue inclusif, invitant l’ensemble des forces politiques ainsi que les organisations de la société civile à convenir d’une feuille de route permettant d’aborder, avec franchise, les grandes questions nationales, dans une tentative de dépasser les pesanteurs du passé qui entravent directement toute démarche sérieuse de réforme.
Cependant, il apparaît que cet appel a ravivé, avec force, un héritage lourd de clivages idéologiques, habités par la suspicion et les accusations mutuelles, dont les racines remontent, pour l’essentiel, aux années soixante-dix.
Le paradoxe — qui constitue un véritable défi pour la réussite de ce dialogue — réside dans le fait que ceux qui en assurent la supervision ne sont autres que les jeunes d’hier, qui ont longtemps défendu, avec ferveur, les mêmes doctrines et continuent souvent de s’y référer. Cela s’est manifesté de manière éclatante dans les controverses sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les tribunes publiées sur les sites d’information, comme si l’on assistait à un retour en arrière de près d’un demi-siècle : les concepts demeurent inchangés et les procédés d’accusation et de disqualification se répètent avec la même intensité.
Le seul élément qui ait évolué est que ces jeunes d’hier — qui s’adonnaient alors, hors des cercles décisionnels, à leurs joutes passionnelles — sont aujourd’hui les notables qui pilotent un dialogue censé dépasser les conséquences désastreuses de leurs propres affrontements stériles.
Or, ils continuent d’ériger ces conflits en référence pour toute solution équitable, alors même qu’ils reposent, fondamentalement, sur une logique de suspicion et d’anathème. Dès lors, l’issue semble presque prédéterminée, car, comme le dit l’adage arabe, « la frivolité du vieillard ne laisse plus place à la sagesse ».
Certains observateurs estiment que le président a involontairement ravivé cette propension à l’escalade en conférant de larges prérogatives aux instances chargées de coordonner et de superviser le dialogue. La plupart des acteurs effectivement aux commandes d’un événement national d’une telle portée ne seraient, en réalité, que les prolongements d’un conflit historique qui a largement contribué à l’absence d’une identité nationale fédératrice depuis l’indépendance.
Les signes de méfiance ambiante révèlent ainsi un profond désaccord autour de notions fondamentales telles que la langue et le patrimoine humain. Ces tensions traduisent des réalités plus complexes encore, marquées par les intérêts d’une génération — celle des années soixante — aujourd’hui architecte du dialogue, dont les enjeux mêlent acquis matériels internes et avantages étroitement liés à des réseaux et institutions internationales.
Dans ce contexte de polarisation persistante, une question essentielle s’impose : que recouvre réellement la notion de patrimoine humain ? Peut-elle être monopolisée par une seule composante de la société ? Et qu’en est-il de la légitimité constitutionnelle d’une langue fédératrice que certains, précisément au sein de cette génération, perçoivent comme une menace pour leurs intérêts vitaux ?
Ces problématiques fondamentales exigent, à mon sens, une redéfinition du concept de patrimoine humain, qui devrait se concentrer d’abord sur un phénomène profondément odieux ayant affecté toutes les composantes de la société : l’esclavage. Celui-ci a entravé des générations entières dans leur accès au développement et a contribué à créer des déséquilibres structurels qui ont lourdement pesé sur l’essor du pays dans tous les domaines. Restreindre la question du patrimoine humain aux seuls événements des années quatre-vingt revient à méconnaître la mémoire collective et la réalité douloureuse de larges segments sociaux dont les séquelles demeurent visibles dans la vie quotidienne.
En second lieu viennent les problématiques liées à ce que l’on qualifie de « victimisation », souvent conséquence directe des réactions étatiques à des dépassements individuels. En effet, les tentatives de coups d’État menées par des officiers, sous-officiers et soldats ont été à l’origine de la plupart des dossiers aujourd’hui présentés comme relevant d’un patrimoine humain spécifique à un groupe donné. En réalité, ce que l’on pourrait appeler la « victimisation des putschs » a touché toutes les composantes de la nation, depuis la tentative du 16 mars 1981 jusqu’aux épisodes ultérieurs, avec l’espoir que l’épisode de 2003 ait marqué la fin de telles pratiques qui ont profondément meurtri l’unité nationale.
Il existe également une « victimisation silencieuse » subie par certaines régions, se traduisant par leur marginalisation systématique dans l’accès à des fonctions stratégiques, notamment au sein des hautes sphères militaires et des postes supérieurs de l’administration, devenus, de facto, l’apanage de groupes issus de zones spécifiques.
Au final, la réussite de ce dialogue demeure tributaire de l’émergence d’une nouvelle génération, affranchie des complexes idéologiques hérités des années soixante, qui continuent de hanter les esprits et constituent un obstacle majeur à toute réconciliation nationale véritable — réconciliation que le président souhaite ériger en porte d’entrée vers l’histoire.
Dr.Meme ABDALLAHI



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