
Depuis les attaques du 25 avril 2026, la crise malienne semble entrer dans une nouvelle phase, plus profonde que les précédentes séquences de violence. Les offensives coordonnées contre des positions militaires et des villes sensibles, les replis observés de l’armée malienne et de ses alliés russes dans le Nord, la pression croissante sur les axes menant à Bamako, puis la publication d’un communiqué politique du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) dessinent un changement de nature du conflit. Le mouvement ne se contente plus d’agir comme une force insurrectionnelle : il cherche désormais à peser sur la configuration du pouvoir à venir, ou au minimum à s’imposer comme un acteur incontournable de tout futur arrangement politique et sécuritaire.
Cette évolution prend une dimension particulière avec la coordination de terrain entre le JNIM et le Front de libération de l’Azawad (FLA). Le FLA apporte un ancrage local dans le Nord, sur fond de mémoire politique azawadienne et de relation historiquement fragile entre Bamako et les espaces touaregs. Le JNIM, de son côté, dispose d’une capacité plus large de pression dans le Centre et le Sud, notamment sur les axes logistiques qui mènent à la capitale. Il ne s’agit pas nécessairement d’une fusion idéologique entre les deux mouvements, chacun conservant son propre projet, sa base et son discours. Mais leur convergence produit un effet stratégique majeur : elle relie la force symbolique du Nord à la pression exercée sur le centre du pouvoir, tout en combinant contrôle territorial, perturbation des approvisionnements et déstabilisation économique autour de Bamako.
Ce qui apparaît aujourd’hui, c’est que les groupes armés ne se limitent plus à la logique classique du raid, du harcèlement et du retrait. Ils articulent désormais prise de terrain, interruption des flux, communication politique et mise en scène médiatique dans une même séquence. La progression à Kidal et Tessalit, ou leur contrôle, revêt une portée hautement symbolique, alors que Kidal était devenue, depuis sa reprise en 2023, un marqueur central du discours officiel sur le retour de la souveraineté malienne. La pression exercée sur les routes vers Bamako a, elle, une portée très concrète : elle touche au carburant, aux marchandises et à la circulation des populations. Quant au nouveau communiqué politique du JNIM, il marque une tentative de sortir du seul registre militant pour s’adresser à un public plus large, au-delà de son socle habituel.
Le JNIM semble ainsi tester un passage progressif d’une force de nuisance diffuse à une force d’influence sur l’ordre politique. Rien n’indique, à ce stade, qu’il cherche à prendre Bamako par la force. Une telle opération l’exposerait à des coûts humains, politiques et sécuritaires considérables, et provoquerait sans doute des réactions régionales et internationales difficiles à maîtriser. Son objectif paraît plus subtil : pousser la junte à l’usure, perturber l’économie urbaine, briser l’image d’une protection russe efficace, puis se placer en acteur capable d’influer sur la forme du pouvoir futur. Dans cette perspective, la bataille des routes et du carburant prend tout son sens : elle permet de faire pression sur la vie quotidienne sans assumer la charge de gouverner directement la capitale.
Le communiqué publié par le JNIM éclaire cette inflexion. Le choix du français pour s’adresser aux élites politiques, administratives et médiatiques, au Mali comme à l’extérieur, n’est pas anodin. L’emploi de termes tels que front commun, transition pacifique ou processus inclusif tranche avec la rhétorique jihadiste habituelle, même si le mouvement continue de revendiquer l’application de la charia comme horizon idéologique. Ce mélange révèle une stratégie double : assouplir son image auprès de segments hostiles au pouvoir militaire, tout en préservant sa cohérence doctrinale vis-à-vis de sa base militante. Le communiqué du 30 avril dépasse ainsi le simple registre propagandiste : il sert de test pour savoir si le mouvement peut apparaître comme un acteur parlant de l’avenir de l’État, et non plus seulement comme une force armée opérant dans ses marges.
Il convient toutefois de ne pas conclure trop vite que les groupes armés seraient déjà prêts à gouverner le Mali. La distance est considérable entre la capacité à fragiliser l’État dans ses périphéries et celle à administrer un pays complexe. Le JNIM a certes accumulé une expérience du contrôle de zones rurales, de l’arbitrage local, de la discipline sociale, de la collecte de ressources et de l’exploitation du vide laissé par l’État sur certains axes et dans certaines campagnes. Mais administrer une capitale, faire fonctionner les ministères, sécuriser les approvisionnements, réguler le marché, financer les services publics ou gérer les relations extérieures relève d’un autre niveau de pouvoir. À ce stade, le mouvement apparaît davantage comme une force capable d’imposer des contraintes et de désorganiser l’État que comme une alternative institutionnelle pleinement constituée.
Dans cette équation, le FLA reste un partenaire militaire utile, mais potentiellement volatil. Son projet demeure lié à la question azawadienne et à la redéfinition de la place du Nord dans l’ensemble malien, tandis que le JNIM s’inscrit dans un horizon jihadiste transnational. Leur convergence actuelle repose avant tout sur un objectif commun : affaiblir Bamako et ses alliés russes dans le Nord. Tant que cet intérêt partagé subsiste, la coopération peut se poursuivre. Mais l’écart entre un agenda local à forte charge mémorielle et un projet jihadiste transfrontalier pourrait, à terme, rouvrir des rivalités sur la légitimité, le territoire et les ressources, comme l’ont montré plusieurs épisodes antérieurs de la crise malienne, notamment depuis 2012.
Face à cela, les autorités maliennes s’efforcent de démontrer qu’elles conservent la maîtrise de certains leviers étatiques. Les convois de carburant vers Bamako ont continué d’être sécurisés, les institutions sont restées visibles dans la capitale et le discours officiel maintient que la situation est « sous contrôle ». Mais cette posture semble davantage défensive qu’initiative. Chaque convoi qui atteint Bamako représente une réussite sécuritaire indispensable, mais il révèle aussi que l’approvisionnement est devenu en lui-même un front de guerre. Et chaque déclaration rassurante du pouvoir se heurte aux réalités du Nord ou des axes routiers, relançant les interrogations sur les limites de l’option militaire et sur le coût politique du partenariat russe.
À court terme, tout indique que les groupes armés vont poursuivre une stratégie d’étranglement progressif plutôt que chercher un affrontement décisif. Ils devraient chercher à consolider leurs positions dans le Nord, à accroître le coût de maintien des forces maliennes et russes dans des positions isolées, à prolonger la pression sur les routes menant à Bamako et à intensifier leur adressage politique vers les élites, l’armée et la société. Cette méthode leur permet d’accumuler des gains sans supporter le coût d’une prise directe de la capitale, tout en présentant l’État comme incapable d’assurer la sécurité et la continuité du territoire.
La séquence actuelle impose donc une lecture qui dépasse la seule dimension sécuritaire. Le problème n’est plus uniquement celui d’une base attaquée, d’une route coupée ou d’un convoi ravitaillé. Il touche désormais à la question de la gouvernabilité : les groupes armés se comportent-ils comme des forces attendant l’effondrement de l’État, ou comme des acteurs cherchant à imposer une nouvelle formule de pouvoir dans laquelle ils exerceraient une tutelle de fait, en dehors des institutions ? Le communiqué en français, la coordination avec le FLA, la pression sur le carburant et les replis russes suggèrent que le JNIM élève aujourd’hui son ambition politique. Mais, pour l’instant, il semble plus en mesure d’user l’État que de gouverner le Mali dans son ensemble.
C’est là que réside le véritable danger. Bamako ne tombera peut-être pas militairement. L’État pourrait continuer à faire fonctionner une partie de ses institutions et à sécuriser certains flux vitaux. Mais la crise pourrait entrer dans une phase plus corrosive encore si les routes deviennent des fronts permanents, si le Nord s’installe durablement hors de contrôle et si la propagande jihadiste se transforme en discours politique audible pour des segments croissants d’une société lassée du pouvoir militaire. Entre un État affaibli et des groupes armés encore incapables de lui succéder pleinement, pourrait alors se dessiner la phase la plus instable de la crise malienne : celle d’un centre épuisé, de forces armées ambitieuses, d’alliances mouvantes et d’une société qui cherche d’abord la sécurité avant même de s’interroger sur la forme du pouvoir.
Centre Awdagust d’études régionales



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