SOMELEC entre dysfonctionnements chroniques et réformes ambitieuses : Khrombaly parviendra-t-il à sauver la compagnie nationale d’électricité

La Société Mauritanienne d’Électricité (SOMELEC) traverse l’une des périodes les plus décisives de son histoire. Entre difficultés financières persistantes, contraintes techniques accumulées, croissance rapide de la demande en électricité et vaste programme gouvernemental de restructuration, l’entreprise se trouve au cœur de la stratégie énergétique nationale.

 

Les documents officiels et les rapports des institutions internationales montrent que les difficultés de la SOMELEC ne se limitent ni au déficit de production ni aux coupures d’électricité. Elles résultent d’un ensemble de déséquilibres structurels : pertes techniques et commerciales élevées, faiblesse du recouvrement, vieillissement des infrastructures, fragilité financière et dépendance durable au soutien de l’État.

 

 

Une entreprise investie de missions supérieures à ses capacités financières

 

 

Pendant plusieurs décennies, la SOMELEC a assuré simultanément la production, le transport, la distribution et la commercialisation de l’électricité, tout en exploitant des réseaux isolés dans de nombreuses villes de l’intérieur du pays.

 

Cette concentration des responsabilités a considérablement accru les besoins d’investissement et les charges d’exploitation, dans un pays vaste, faiblement densifié et caractérisé par une forte dispersion des centres de consommation.

 

Selon les dernières données de la Banque mondiale, le taux d’accès à l’électricité en Mauritanie atteint environ 50,3 %, avec de fortes disparités entre les centres urbains et les zones rurales ou périurbaines. Autrement dit, près d’un Mauritanien sur deux ne bénéficie toujours pas d’un accès complet et fiable à l’électricité.

 

La croissance rapide de Nouakchott et des principales villes accentue également la pression sur les réseaux existants, les nouveaux quartiers et zones industrielles se développant plus rapidement que les capacités des réseaux de moyenne et basse tension.

 

 

Des pertes qui absorbent une part importante de l’électricité produite

 

 

L’un des principaux défis de la SOMELEC réside dans le niveau élevé des pertes électriques, c’est-à-dire l’écart entre l’électricité injectée dans le réseau et celle effectivement facturée puis recouvrée.

 

La Banque mondiale estime les pertes globales du système électrique à environ 35 %. Elles comprennent les pertes techniques liées au vieillissement des lignes, transformateurs et équipements, ainsi que les pertes commerciales dues aux branchements frauduleux, aux défaillances du système de comptage, aux erreurs de facturation et au faible niveau de recouvrement.

 

Ces pertes représentent un coût considérable. Une partie importante des dépenses consacrées au carburant, à la production et à la maintenance ne génère aucun revenu, ce qui affaiblit la trésorerie de l’entreprise et réduit sa capacité d’investissement.

 

Le défi ne réside donc pas uniquement dans le nombre de compteurs installés, mais également dans la fiabilité de la base de données des abonnés, la qualité du système de facturation, l’efficacité du recouvrement et la lutte contre les branchements illicites.

 

 

Le recouvrement au cœur des réformes engagées

 

Depuis sa nomination, le directeur général Khrombaly Lahbib a fait de la modernisation du système d’information commercial de la SOMELEC l’un des principaux axes de son programme de réforme.

 

L’objectif est d’améliorer la facturation, d’accroître les taux de recouvrement, de réduire les pertes commerciales et de disposer d’un suivi beaucoup plus précis de la consommation des abonnés.

 

Cette orientation traduit une réalité largement reconnue : augmenter la production d’électricité ne suffira pas si l’entreprise ne parvient pas à encaisser effectivement la valeur de l’énergie distribuée.

 

 

Les principales réformes attendues concernent notamment :

 

-la modernisation de la base de données des abonnés ;

-la généralisation progressive des compteurs intelligents ou prépayés ;

-l’intégration des centres de production et de distribution dans un système informatique unifié ;

-la réduction des branchements frauduleux ;

-l’amélioration des procédures de paiement et du suivi des créances.

 

 

Des tarifs qui ne couvrent pas toujours les coûts

 

 

La politique tarifaire demeure l’un des dossiers les plus sensibles.

 

Les prix de l’électricité doivent préserver le pouvoir d’achat des ménages tout en couvrant les coûts de production, de transport, de maintenance et d’investissement.

 

Le Fonds monétaire international souligne dans plusieurs rapports que les tarifs appliqués restent, malgré leur niveau relativement élevé, inférieurs au coût réel du service, ce qui contribue à la fragilité financière de la SOMELEC et nécessite un soutien budgétaire régulier de l’État.

 

Cette situation est aggravée par la dépendance persistante aux centrales thermiques, notamment dans les villes de l’intérieur, où les coûts de production restent fortement liés aux fluctuations internationales des prix des carburants.

 

Certaines estimations récentes évaluent à près de 6 milliards d’ouguiyas nouvelles le soutien budgétaire destiné à maintenir l’équilibre financier de la société.

 

 

Le véritable défi consiste donc à concilier trois objectifs souvent contradictoires :

 

-protéger les ménages les plus modestes ;

-préserver la viabilité financière de l’entreprise ;

-maintenir un cadre économique suffisamment attractif pour les futurs investisseurs.

 

 

Endettement et faibles marges de trésorerie

 

Selon plusieurs diagnostics de la Banque africaine de développement, la SOMELEC souffre depuis longtemps d’une trésorerie fragile qui l’a conduite à recourir à l’endettement pour financer une partie de ses besoins d’exploitation.

 

Ces tensions résultent principalement du décalage entre le paiement des fournisseurs (carburant, équipements et maintenance) et l’encaissement des factures ou des compensations de l’État.

 

Par ailleurs, les informations financières détaillées publiées restent limitées.

 

Le public ne dispose pas régulièrement de données précises concernant :

 

-le niveau réel de l’endettement ;

-les créances détenues sur les administrations publiques ;

-le coût de production du kilowattheure selon les différentes centrales ;

-le montant exact des subventions publiques ;

-la rentabilité commerciale des différents réseaux.

 

La SOMELEC a engagé un processus d’audit de ses comptes pour les exercices 2025, 2026 et 2027, ce qui devrait permettre d’améliorer la transparence financière de l’entreprise, à condition que les principales conclusions soient rendues publiques.

 

Les coupures ne sont pas uniquement liées à la production

 

Dans le débat public, les interruptions de courant sont souvent attribuées au seul déficit de production.

 

En réalité, les difficultés concernent également les réseaux de transport, les postes électriques et les infrastructures de distribution.

 

Même lorsque la production est suffisante, une panne sur une ligne, un transformateur ou un poste de distribution peut provoquer des coupures locales.

 

La multiplication des réseaux isolés dans les villes de l’intérieur augmente également les coûts d’exploitation, chaque localité dépendant de ses propres groupes de production et de ses propres approvisionnements en carburant.

 

Les infrastructures restent enfin exposées à plusieurs contraintes climatiques : fortes chaleurs, poussière, pluies intenses, inondations et urbanisation rapide, autant de facteurs qui rendent indispensable un programme permanent de maintenance préventive.

 

 

Quels critères permettront de juger la réussite des réformes ?

 

La réussite de la restructuration de la SOMELEC dépendra de plusieurs conditions essentielles :

 

-publier régulièrement des comptes financiers transparents ;

-mesurer périodiquement les pertes techniques et commerciales ;

-séparer effectivement les différentes activités de production, de transport et de distribution ;

-mettre en place de véritables contrats de performance pour les nouvelles entités.

 

 

Une réforme décisive pour l’avenir énergétique

 

La SOMELEC entre aujourd’hui dans une phase de transformation sans précédent.

 

L’interconnexion électrique avec le Mali, le développement du solaire, les systèmes de stockage par batteries, la modernisation des outils de facturation et l’ouverture progressive de la production au secteur privé peuvent profondément modifier le paysage énergétique mauritanien.

 

Mais le véritable défi ne consiste pas seulement à construire de nouvelles centrales ou de nouvelles lignes électriques.

 

Il s’agit surtout de transformer la SOMELEC en une entreprise capable de maîtriser ses coûts, d’améliorer durablement son recouvrement, de réduire ses pertes, d’entretenir efficacement ses infrastructures et de publier des informations financières transparentes.

 

En définitive, le succès de cette réforme ne se mesurera ni au nombre de projets annoncés ni au volume des financements mobilisés, mais à des résultats concrets : moins de coupures, un meilleur service aux usagers, un accès élargi à l’électricité et une réduction progressive de la dépendance de l’entreprise aux subventions publiques et à l’endettement.

 

Ahmed Hady

اثنين, 20/07/2026 - 09:43