La Mauritanie… vers où va-t-elle

Telle est la question cruciale que le citoyen ordinaire ne cesse de poser avec insistance, à mesure que ses espoirs s’effritent et que sa confiance dans les différentes trajectoires du pays se dissipe. Mon propos ici n’est ni de céder au pessimisme ni d’adopter une posture à charge ; mais l’honnêteté impose de restituer la réalité telle qu’elle transparaît à travers les témoignages de Mauritaniens modestes, rencontrés dans plusieurs quartiers de Nouakchott, issus d’horizons sociaux et régionaux variés.

Ce texte n’est ni un article journalistique classique, ni une étude académique enfermée dans une langue froide et rigide. Il est plutôt le produit d’une démarche imposée par les exigences du terrain. J’ai eu la chance de pouvoir interroger les gens de manière spontanée et directe, en recourant aux dialectes nationaux, loin de la rigidité des langues officielles qui peinent souvent à restituer avec sincérité et transparence la parole populaire.

Ce travail est le fruit de cinq mois d’enquête de terrain menée dans des quartiers défavorisés, unis par un même sentiment d’égarement face à une époque particulièrement éprouvante. Les personnes interrogées appartenaient à des catégories d’âge diverses : chefs de famille, femmes soutenant seules leurs foyers, jeunes au seuil de leur vie active, ainsi que quelques fonctionnaires issus de différents secteurs.

J’ouvrais presque toujours la discussion par la même question : « La Mauritanie… vers où va-t-elle ? » Et les réponses se ressemblaient étrangement, au point de converger presque toutes vers le même constat : une profonde incompréhension face aux politiques gouvernementales, perçues comme incapables d’alléger concrètement les souffrances quotidiennes, hormis par des hausses répétées des prix des carburants. Certains comparaient même la situation à celle de pays voisins qui, eux, n’ont pas connu une telle flambée des coûts, et qui ont au contraire choisi de soutenir les produits de première nécessité ainsi que les catégories vulnérables et les petits transporteurs, comme ce fut le cas au Maroc et au Sénégal.

Ce qui frappe surtout, c’est l’intensité du malaise social, désormais parvenu à un seuil alarmant. Beaucoup s’interrogent sur leur capacité même à financer leurs déplacements quotidiens vers leurs lieux de travail, qu’ils soient petits commerçants ou salariés aux revenus modestes.

Certes, le sentiment d’injustice et de désespoir n’est pas nouveau dans le discours social mauritanien. Mais ce qui devient préoccupant aujourd’hui, c’est l’érosion presque totale de la confiance entre l’État et le citoyen. Cela transparaît dans des interrogations récurrentes : qui gouverne réellement le pays ? Le président élu par le peuple, ou bien des réseaux d’intérêts composés d’hommes d’affaires et de groupes d’influence ?

Une telle question demeure profondément troublante, d’autant plus que l’incident ayant opposé le président du Patronat mauritanien au chef de l’État a encore accentué la confusion. Pour beaucoup, cet épisode a constitué un choc symbolique majeur dans l’imaginaire collectif, tant il a révélé les ambiguïtés entourant les véritables centres de pouvoir et les limites de l’autorité effective.

À cela s’ajoutent l’envolée vertigineuse des prix des carburants, l’absence d’une vision claire pour protéger les couches les plus fragiles des conséquences des crises mondiales, ainsi que la lenteur du gouvernement à adopter des mesures sociales tangibles. L’ensemble de ces facteurs a progressivement nourri une nouvelle conscience sociale, marquée par le recul de l’idée même de l’État dans l’esprit des catégories les plus vulnérables, et par une perte graduelle de son prestige auprès d’une population qui représente près de quatre-vingt-dix pour cent des habitants du pays.

Par ailleurs, la tentative de l’État — selon certains analystes — de raviver les tensions communautaires, notamment à travers l’affaire de l’emprisonnement des deux députées, afin de détourner l’attention de l’opinion publique de ses priorités essentielles, pourrait s’avérer inefficace dans un contexte aussi tendu. D’autant qu’un sentiment proche du consensus semble émerger parmi les personnes interrogées : celui que certaines forces chercheraient à perpétuer une logique de « diviser pour régner ». Et tout porte à croire que le silence qui domine aujourd’hui ces milieux n’est qu’un calme provisoire, susceptible de précéder des réactions violentes, alimentées par un désespoir ayant atteint le stade de la perte totale d’espérance.

Dr. Meme Ould ABDALLAHI

سبت, 09/05/2026 - 23:16