
Dans sa récente interview, le directeur général de la Société mauritanienne d’électricité (SOMELEC), Khroumbaly Lehbib, a avancé plusieurs facteurs pour expliquer les coupures récurrentes à Nouakchott : vétusté du réseau, pannes sur le système de distribution, travaux d’excavation, perturbations liées aux interconnexions régionales, opérations de maintenance, capacité de production couvrant à peine la demande et expansion urbaine plus rapide que celle du réseau.
Mais, prises dans leur ensemble, ces explications conduisent à un constat plus profond : les coupures ne semblent pas relever d’une simple succession d’incidents ponctuels. Elles révèlent plutôt des fragilités structurelles accumulées au niveau de la production, de la distribution, de la planification et de l’investissement.
Le DG indique ainsi que les défaillances du réseau représentent environ 40 % des coupures et que l’essentiel du réseau de Nouakchott, constitué de près de 3 000 kilomètres de lignes de 15 et 33 kV, est ancien.
Ce constat explique certes une partie des interruptions, mais il soulève surtout une question : comment le réseau électrique de la capitale a-t-il pu atteindre un tel niveau de vétusté, et quels investissements auraient dû être engagés plus tôt pour éviter que les pannes ne deviennent récurrentes ?
Plus significatif encore, le directeur reconnaît que de nombreuses zones de Nouakchott restent alimentées par une seule ligne. La défaillance d’un câble peut donc interrompre l’alimentation sans qu’une voie alternative permette de prendre le relais. Certaines installations de transformation sont par ailleurs toujours exploitées manuellement, faute de télécommande.
Il ne s’agit donc pas uniquement d’incidents imprévisibles, mais de vulnérabilités structurelles identifiables, dont les emplacements sont connus et qui peuvent, en principe, faire l’objet de programmes ciblés de renforcement.
Une production qui couvre à peine la demande
La question de la production constitue l’un des points les plus sensibles des déclarations du directeur général.
D’un côté, il affirme que les capacités disponibles permettent de couvrir les besoins des ménages et des administrations. De l’autre, il reconnaît que la capacité globale de production, toutes sources thermiques et renouvelables confondues, couvre à peine la demande et que la SOMELEC est parfois contrainte, aux heures de pointe, de réduire la consommation du secteur industriel lorsque la production renouvelable diminue.
La distinction entre une production « suffisante » et « insuffisante » devient dès lors plus complexe. Un système électrique qui ne dispose pas d’une marge de réserve confortable et qui doit, dans certaines circonstances, réduire l’alimentation du secteur industriel fonctionne manifestement sous tension, même s’il parvient, en termes comptables, à satisfaire la demande résidentielle et administrative.
Une autre question se pose alors : quel est le coût économique des restrictions imposées au secteur industriel ? L’électricité n’est pas seulement un service destiné aux ménages ; elle constitue aussi un facteur essentiel de production, d’investissement et d’emploi.
Travaux d’excavation : facteur externe ou problème de coordination ?
Le directeur général attribue également une partie des pannes aux travaux d’excavation menés par différentes institutions dans la capitale, qui endommagent parfois les câbles électriques.
L’explication est techniquement plausible, mais elle soulève à son tour une question institutionnelle. Si les tracés des câbles sont connus et si une coordination existe, comme l’affirme la société, pourquoi ces incidents continuent-ils de se répéter ?
Leur récurrence peut indiquer que le problème ne réside pas uniquement dans les erreurs commises par les entreprises réalisant les travaux, mais aussi dans l’efficacité de la cartographie des réseaux, les procédures d’autorisation des excavations, le partage des données entre institutions, le balisage sur le terrain et le contrôle des chantiers.
Les travaux d’excavation ne sauraient donc devenir un facteur extérieur dispensant l’opérateur du réseau d’interroger l’efficacité de ses propres mécanismes de coordination et de protection.
L’expansion urbaine n’est pas un phénomène nouveau
Le directeur évoque également la croissance rapide de Nouakchott, estimant que l’urbanisation progresse à un rythme supérieur à celui du développement des infrastructures électriques.
Mais l’expansion de la capitale n’est pas apparue cette année. Nouakchott connaît depuis longtemps une croissance démographique et spatiale rapide, dont les tendances auraient dû être intégrées aux scénarios de planification du réseau.
Certes, l’urbanisation non planifiée complique considérablement la tâche. Mais la fonction même de la planification consiste précisément à anticiper l’augmentation de la demande et à identifier les zones nécessitant de nouvelles lignes, de nouveaux postes et transformateurs avant que le réseau n’atteigne la saturation.
Les pertes, autre coût de la vétusté du réseau
Le directeur général reconnaît également que les pertes électriques demeurent élevées par rapport aux moyennes régionales. Il les attribue à deux facteurs : les pertes commerciales liées notamment au vol d’électricité et les pertes techniques dues à la vétusté du réseau.
Il convient cependant de distinguer les deux. Le vol d’électricité relève principalement d’un problème commercial et de contrôle, tandis que les pertes techniques constituent un indicateur de l’efficacité même du réseau.
Si une part importante de l’électricité produite est perdue lors de son transport et de sa distribution en raison de la vétusté des infrastructures, l’augmentation des capacités de production ne pourra, à elle seule, résoudre le problème.
Avant même d’ajouter de nouveaux mégawatts, une question mérite donc d’être posée : quelle part de l’électricité actuellement produite parvient effectivement aux consommateurs, et quelle part se perd dans le réseau ?
De nouveaux investissements… mais pourquoi si tard ?
Le directeur présente les investissements engagés depuis l’année dernière comme l’un des facteurs d’amélioration de la situation : remplacement de câbles fortement dégradés, installation de nouveaux transformateurs et renforcement des équipes d’intervention.
Mais il reconnaît parallèlement qu’avant l’année dernière, le réseau de distribution n’avait pratiquement pas bénéficié d’investissements importants.
Cette déclaration est sans doute l’une des plus significatives de l’entretien, car elle déplace le débat de la simple gestion des pannes actuelles vers les causes de leur accumulation.
Si un réseau vieillissant, desservant une ville en expansion rapide, est resté pendant des années sans investissements majeurs dans la distribution, les défaillances actuelles apparaissent alors, dans une large mesure, comme la conséquence prévisible d’un déficit d’investissement antérieur plutôt que comme une succession d’événements imprévus.
Un problème qui dépasse la simple panne d’un câble
Au final, les déclarations du directeur général de la SOMELEC dressent un tableau beaucoup plus complexe qu’une simple explication des coupures.
Elles décrivent un réseau vieillissant, des quartiers dépourvus d’alimentation alternative, des installations encore exploitées manuellement, des pertes techniques élevées, une production couvrant à peine la demande, un secteur industriel dont la consommation peut être réduite en période de tension, et des investissements significatifs dans la distribution qui, selon le directeur lui-même, n’ont réellement repris que récemment.
La question soulevée par cet entretien n’est donc plus seulement : pourquoi l’électricité est-elle coupée ?
Elle est aussi de savoir comment le réseau électrique de la capitale a pu atteindre un niveau de fragilité tel que la défaillance d’un câble, une baisse de la production renouvelable ou des travaux d’excavation suffisent à perturber l’alimentation électrique.
Moulaye Sid'Ahmed



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