
En imposant par la circulaire N°000001 l'usage exclusif de la langue arabe au sein de son département, le ministre de la Culture, des Arts, de la Communication et des Relations avec le Parlement a posé un acte qui dépasse de loin le simple cadre de la gestion administrative. Cette décision a instantanément ravivé les braises d'un débat historique, sensible et profondément politique : celui de l’identité linguistique et de son impact sur la cohésion républicaine. En Mauritanie, pays par essence pluriel et carrefour des cultures arabo-berbère et négro-africaine, la question des langues n'est jamais neutre. Si l'arabe dispose d'un statut constitutionnel légitime de langue officielle, l'application rigide et exclusive d'une telle mesure administrative interroge. Est-elle le ciment d'une souveraineté retrouvée ou le vecteur d'une marginalisation d'une partie de la communauté nationale ? Face au défi d'édifier un État inclusif, cette politique d'arabisation accélérée apparaît aujourd'hui comme un arbitrage complexe, oscillant dangereusement entre l'idéal de l'unité nationale et le risque de la fracture identitaire.
Une légitimité républicaine affirmée
D’un point de vue strictement juridique, la directive émise par le ministère de la Culture s'inscrit dans une logique de conformité institutionnelle. L'article 6 de la Constitution mauritanienne établit sans ambiguïté l'arabe comme unique langue officielle de la République. Pour ses défenseurs, notamment les collectifs de la Campagne populaire pour la promotion de la langue arabe, cette circulaire ne fait que normaliser une pratique de souveraineté. Elle vise à standardiser le fonctionnement d'une administration publique. À l'instar des procédures déjà solidement ancrées au Ministère de la Justice, cette réappropriation est perçue par une partie de la société comme le ciment légitime d’un État souverain et culturellement enraciné. Il convient donc de saluer cette volonté d'ancrage national, qui répond à une aspiration populaire profonde et légitime.
Le ministère de la Diversité face au risque d'exclusion
Cependant, le nœud du problème ne réside pas dans la légitimité de la langue officielle, mais dans les modalités de son applicationexclusive. L'imposition de cette étanchéité linguistique par leministère même de la Culture — censé être le sanctuaire de toutes les expressions de l'esprit mauritanien — suscite des inquiétudes légitimes. La République reconnaît également le pulaar, le soninké et le wolof comme langues nationales. En fermant brutalement la porte des cabinets ministériels à toute autre forme d'expression écrite, l'administration crée, de fait, une barrière invisible pour de nombreux cadres et citoyens mauritaniens. Le risque ici n'est pas d'ordre géopolitique vis-à-vis d'anciennes langues coloniales, mais d'ordre purement citoyen : celui de rompre l'égalité d'accès aux institutions de la République pour une partie de la population qui fait la richesse de notre mosaïque nationale.
L'impasse des contradictions internes et géopolitiques
De surcroît, cette orientation ultra-exclusive se heurte à des réalités structurelles majeures. À l'heure où l'Université de Nouakchott et le système éducatif s'efforcent, à travers les récentes réformes, de bâtir un modèle bilingue voire multilingue pour armer la jeunesse face aux défis de la mondialisation, le signal envoyé par cette circulaire administrative semble paradoxal. Comment concilier l'ambition d'une Mauritanie moderne, hub économique régional et pont entre le monde arabe et l'Afrique subsaharienne, avec une bureaucratie qui s'isole dans un unilinguisme strict ? L'administration publique a besoin de toutes ses compétences, et l'efficacité de l'État ne saurait être sacrifiée sur l'autel d'un formalisme identitaire rigide.
Pour un pacte linguistique inclusif
En définitive, la circulaire du ministre de la Culture agit comme un puissant révélateur des paradoxes mauritaniens. Loin d’être une simple formalité bureaucratique, elle place le pays face à un choix de société crucial. Si l'affirmation de la langue arabe répond à une légitimité constitutionnelle et à un désir d'ancrage souverain, elle ne saurait s'opérer au détriment de la mosaïque culturelle qui fait la richesse de la nation. Pour que l’arabisation soit un véritable facteur de cohésion et non un ferment de division, elle doit s'articuler avec la reconnaissance concrète, la valorisation et l'intégration des langues nationales négro-africaines. L'avenir et la stabilité de la Mauritanie ne résident pas dans l’uniformisation par le haut, mais dans la construction d'un espace public plurilingue et inclusif. C’est à cette seule condition que la diversité cessera d'être vécue comme une menace pour devenir le ciment inébranlable d'une unité nationale réconciliée.
Cheikh Ahmed ould MOHAMED
Ingénieur
Etablissement portuaire de la Baie du repos
Nouadhibou



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