
Le wagon était bondé. On parvenait à peine à se faufiler entre les passagers et les bagages qui encombraient l’allée centrale. C’était un dortoir sur rails, du jamais vu pour moi, venu de si loin, d’un pays où les trains transportaient surtout du minerai.
Je ne passais pas inaperçu. Les regards qui me traversaient traduisaient un sentiment difficile à définir, quelque part entre le mépris silencieux et une forme d’innocente curiosité. Ceux qui m’avaient précédé m’avaient prévenu : ici, l’étranger se remarque de loin. On le reconnaît à son comportement, à son accent qui le trahit, à sa religion, parfois à son paquet de cigarettes ou simplement son accoutrement.
Dans mon cas, c’était sans doute ma couleur de peau assez mate qui attisait la curiosité de ces habitants de la profonde campagne soviétique.
Le voyage était long, de Bakou à Astrakhan longeant la mer Caspienne. Ils m’avaient surnommé Pouchkine, en raison d’une vague ressemblance avec le célèbre poète métis, descendant d’Hannibal, venu jusqu’au Caucase faire la guerre. Les Soviétiques lisaient beaucoup. Ceux qui avaient le nez plongé dans leurs livres, éclairés par de petites lampes de lecture, ne me prêtaient guère attention. La plupart avaient fréquenté des étrangers à l’université, et cela leur donnait une forme de distance tranquille, presque de respect feutré. C’était un peuple qui accordait une importance quasi sacrée à l’éducation des enfants.
Nous finîmes par nous installer à nos places, presque comme des enfants cherchant à repousser les limites étroites du compartiment. Mon ami et compagnon de route, Alla El Dîne, se fondait parfaitement dans la masse. Blond aux yeux clairs, seul son accent l’empêchait d’être pris pour un Russe.
À l’aube, une femme imposante apparut dans le wagon. Elle balayait tout sur son passage : les ivrognes de la veille tombés du lit, les restes de nourriture, les oreillers abandonnés, les jouets éparpillés. Elle criait « Tchaï ! », et servait les premiers réveillés à l’aide d’un immense samovar monté sur roulettes. Le sucre était un supplément.
La perestroïka, sabotée en coulisses par les anciens communistes, avait profondément désorganisé l’acheminement des marchandises entre les républiques, provoquant des pénuries, surtout dans l’agroalimentaire. Le sucre, le beurre, la viande, l’huile, le savon, les cigarettes et les allumettes étaient rationnés avec des coupons.
Mais ici, quelques kopecks suffisaient pour sucrer son thé ou beurrer gracieusement une tartine de pain noir, de seigle. Les toilettes, situées à chaque extrémité du wagon-lit, étaient très sollicitées. On ne les trouvait disponibles qu’au petit matin ou tard le soir.
C’était le communisme. Il fallait en accepter la philosophie du partage — excepté, peut-être, en ce qui concernait les limites conjugales.
Les haltes répétées nous permettaient de nous ravitailler. Il fallait tenir trente heures, parfois plus. Les produits vendus par les kolkhozes étaient plus frais, portaient encore le goût du terroir — rien à voir avec ceux, insipides, des magasins d’État. La spéculation battait son plein, sous le regard indifférent de policiers qui détournaient les yeux. L’incapacité à posséder quoi que ce soit poussait même les grands-mères à vendre sur des étals improvisés. Plus vulnérables à la crise qui sévissait dans le pays, leurs pensions misérables ne leur permettaient plus de survivre dignement.
Le mur de Berlin venait de tomber, mais le vent de la démocratie n’était pas encore parvenu jusqu’ici. McDonald’s venait tout juste d’ouvrir son premier fast-food à Moscou, au rythme de Madonna. La jeunesse russe scrutait l’Occident à travers des cassettes vidéo traduites en secret dans la langue de Tolstoï.
Nous arrivâmes à Astrakhan tôt le lendemain matin.
Terminus. Tout le monde descend.
Scheine



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