Périple au pays des neiges 

Il avait fondu. Deux semaines seulement s'étaient écoulées depuis ma dernière visite, et déjà, l’ombre de la faucheuse s'était emparée de lui. Son visage, cette toile autrefois pleine de vie, n'était plus qu'un masque d'ivoire pâli par l'effort surhumain qu'il puisait dans ses ultimes retranchements pour forcer une bouffée d'air. Je lui portai les salutations de nos camarades, ces absents retenus par les examens. En cette fin d'année, l'atmosphère était tendue. Chaque étudiant étranger, la valise déjà close et l’âme tournée vers l’ailleurs, s’apprêtait à s'envoler. Trois mois de vacances étaient notre manne, l'énergie vitale qui nous permettait de tenir, une ou plusieurs années durant, loin des nôtres. Pour certains comme lui, c’est six ans sans les odeurs du pays.

En Russie, nous avions appris l’art du mimétisme. Nous nous étions accommodés à la rudesse slave, à ce caractère russe aussi solide que le granit, et nous manions désormais leur langue avec une aisance qui nous permettait de nous fondre parmi ce peuple, voisin du Caucase. Dans ce pays de contrastes, les mourants étaient traités avec une déférence presque sacrée, une ultime courtoisie avant le grand voyage.
Assis sur son lit, le regard errant dans les méandres de l'invisible, ce bonhomme autrefois si jovial s’éteignait, fragment par fragment, entre quatre murs à la peinture livide. La lumière du monde désertait ses yeux fatigués. Sa respiration, hachée, n'était plus qu'un murmure pénible, et une lassitude infinie s'était cristallisée dans son regard, désormais désintéressé des choses terrestres.

L’hôpital, dans son dénuement technique, ne disposait pas de pompe à morphine. Cette précieuse délivrance, ce sommeil artificiel qu’il réclamait d’une voix ténue à chaque blouse blanche franchissant le seuil, lui était refusé. Sa chambre offrait pourtant une échappée, une vue imprenable sur une nature verdoyante. Il me confia, dans un souffle, que ces arbres russes lui chuchotaient des souvenirs de son Soudan natal. Il revoyait les rives fertiles du Nil, là où, enfant, il baignait le cheval de son père dans l'eau limoneuse. Il sentait à nouveau la brûlante caresse des journées d'Oum Dourman, revoyait ses frères, ses sœurs et l'effervescence du campus universitaire de Khartoum.

Je compris alors que le dénouement était imminent. On ne revient guère d’une embolie ; c'est un arrêt sans appel. Malgré l'inéluctable, les soignants entouraient mon ami d'une tendresse singulière, ponctuant leurs soins de plaisanteries affectueuses pour tromper l'angoisse. Le rectorat, dans un geste de haute humanité, avait délégué Marina Vladimirovna à son chevet.

Tout, dans cette atmosphère feutrée, présageait qu’Ezzedine Ibrahim rendrait son dernier soupir loin de sa Nubie chérie. Les médecins, désarmés, s'étaient effacés devant le destin. Quelle amère ironie que celle de la mort, qui nous refuse souvent le choix du dernier sol. L’effroi hérissait la peau de chaque étranger : mourir en terre inconnue, sans dire adieu aux siens. Pourtant, grâce à la noblesse de cœur du doyen Vladimir Valentinovitch Joukov et à l’intervention providentielle de Manuel Simonian, il reçut un adieu solennel. La prière sous la pluie rassembla son entourage étroit. Il quitta ce monde avec la dignité des rois de Nubie, honoré par ses pairs en terre étrangère.

 

Scheine

سبت, 16/05/2026 - 15:31