Périple au pays des neiges 

 

«Nous devions pleurer. Ou, au moins, faire semblant de nous attrister de la disparition de notre tortionnaire. Car si la moindre émotion sincère manquait sur nos visages, une main aurait tôt fait de nous saisir pour nous emmener là-bas, là où la vie valait encore moins qu’ici.
Et ici déjà, nous n’étions rien. Moins que rien. Car même avec rien, on pouvait faire quelque chose. Nous, on ne faisait que servir. Nous étions des outils entre les mains de ceux qui décidaient à notre place — ceux qui réfléchissaient, eux. Et pour nous ? Aucune place, si ce n’est dans les taudis, coincés entre des champs infinis.

Vivre dans le mépris valait peut-être mieux que de finir déporté dans un goulag de Sibérie. Peu en revenaient, et ceux qui y parvenaient ne parlaient plus. Ils vivaient parmi nous comme des ombres, silencieux, éteints. Nous avions peur, même d’évoquer ces choses à voix basse. Car chaque mur avait des oreilles. Travailler dur était notre seul destin. Et notre fin était toujours la même : mourir dans l’oubli.

Produire encore. Toujours plus. Pour que les silos débordent de blé. Car la guerre pouvait éclater n’importe quand, disaient-ils, et nous étions entourés d’ennemis capitalistes. Alors, le soir, après les champs, naissaient nos chants. Des chants de peine, de chagrin, de tristesse et de résilience. Ces belles mélodies slaves racontaient la vie d’avant, avant le communisme, quand la terre nous appartenait encore.
À l’époque, la serpe faisait le travail de la moissonneuse, et la charrue celui du tracteur. On ne produisait pas beaucoup, mais suffisamment pour vivre. C’était notre récolte, avant notre révolte.

Nous étions alors des serfs bon vivants, libres dans la nature. Puis, peu à peu, nous sommes devenus des citoyens esclaves d’un système qui avait aboli la propriété privée. Pauvres, nous l’étions déjà ; misérables, nous le sommes devenus». 

Tatiana, la cinquantaine bien passée, ne parvenait pas à retenir la larme qui menaçait de rouler sur sa joue pâle. Son regard, courageux mais craintif, cherchait le mien, comme si elle y plaçait toute sa confiance.
Mais pourquoi moi ?
J’avais simplement osé dire, à voix basse, que la pérestroïka était peut-être une bonne décision, qu’elle pourrait sortir le pays de son retard. Rien de plus.

Elle voulait juste acheter mon tee-shirt pour son fils. Mais ce simple échange avait ouvert une brèche. Par moi, étranger à sa vie comme à son pays, elle laissait enfin s’échapper ce qu’on ne disait jamais. Ce qu’on n’avait même plus le droit de penser.

Une femme originaire de Leningrad avait beaucoup à raconter. Sur les hivers les plus durs qu’un être humain puisse connaître.
Le samovar siffla, et nous fit taire. Pause silencieuse pour le thé, entouré de marmelades, de pain noir, de blinis, de beurre, de fromage, et d’autres friandises qui accompagnaient l’hospitalité russe dans sa forme la plus pure : le partage.

Son fils ne quittait pas des yeux mon tee-shirt, fasciné par le puma, ses pattes allongées comme s’il traquait une proie. Je le lui laissai. En échange de ce thé, en échange de leur confiance, en échange d’un moment d’humanité simple dans une ville soviétique qui a écrit son histoire.

Ils avaient quitté le kolkhoze pour s’installer ici, en ville. Lui, ingénieur. Elle, infirmière. Ils vivaient dans un trois-pièces attribué par l’État, possédaient une voiture, et quelques dollars achetés au marché noir. Juste assez pour acheter des vêtements et une chaîne hi-fi fabriqués à l’étranger.

Tout ce qui venait de là-bas, on l’appelait “importé”.
Tout ce qui était fabriqué ici, on le désignait comme “nach”, c’est-à-dire “le nôtre” — mais ce mot était souvent prononcé avec un rictus, un sourcil levé, presque avec dédain. Car “nach”, cela voulait dire : local, démodé, imposé.

Les goûts changeaient. L’Occident entrait dans les foyers, d’abord par les objets, puis par les désirs, et enfin par les rêves.

Mais le goût du thé de Tatiana, lui, portait encore l’empreinte du passé. Celle d’un père qui avait survécu au goulag. Un goût fort, amer, presque brûlant — comme un souvenir qu’on ne peut ni oublier, ni raconter.

Scheine

أربعاء, 16/07/2025 - 19:02