
Le 2 mai prochain, l’accord de cessez-le-feu conclu en urgence fin 2025 entre le régime d’Assimi Goita et la coalition jihadiste JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) arrivera à son terme. En l’absence de prolongation, la rébellion menace de rétablir son blocus sur les axes routiers vitaux menant à la capitale, Bamako. Retour sur une crise annoncée, ses ressorts politiques, économiques et sécuritaires, et ses possibles répercussions sur l’ensemble de la région sahélienne.
Fin 2025, le régime du colonel Asimita Goita a frôlé l’implosion. Privée de carburant durant plusieurs semaines, la capitale Bamako avait vu ses activités paralysées : hôpitaux sans générateurs, transports à l’arrêt, prix des denrées multipliés par trois. L’armée, enlisée dans le centre et le nord, ne parvenait plus à sécuriser les convois. Face à la rue et à une tentative de putsch avortée, Goita a dû négocier directement avec ses adversaires de JNIM, une première depuis le début de l’insurrection.
L’accord obtenu en décembre 2025 prévoyait trois concessions majeures :
-La libération de 300 prisonniers jihadistes, dont plusieurs cadres opérationnels ;
-Un versement de 4 milliards de francs CFA (environ 6,1 millions d’euros) au profit du Front
-L’autorisation d’entrée de 1 000 camions de carburant à Bamako, sans escorte militaire.
En échange, JNIM s’engageait à lever son blocus sur les axes stratégiques vitaux pour Bamako et à observer une trêve de cinq mois, expirant le 2 mai 2026.
Aucun des signes d’apaisement attendus n’est apparu. Selon plusieurs sources sécuritaires ouest-africaines, le régime d’Assimi Goita n’a pas respecté ses engagements : seuls 127 des 300 détenus ont été libérés, et le versement des 4 milliards a été fractionné (moins de la moitié aurait été payé). En revanche, les 1 000 camions de carburant sont bien entrés, permettant à Bamako de reconstituer ses stocks pour cinq à six mois.
De son côté, JNIM a utilisé la trêve pour renforcer ses positions autour des axes routiers, recruter de nouvelles milices locales et s’emparer de plusieurs petits postes de gendarmerie délaissés. Dès la mi-avril, des patrouilles rebelles ont été signalées à moins de 50 km de Ségou, signe que le rapport de force n’a pas changé.
L’ultimatum posé par le Front est clair : si les 173 prisonniers restants ne sont pas libérés et le solde des 4 milliards versé avant le 2 mai, le blocus sera rétabli « avec une intensité accrue ». Le gouvernement, paralysé par les dissensions internes entre partisans de la négociation et faucons de l’armée, n’a pour l’instant proposé aucune contre-offre crédible.
Les quatre axes visés assurent plus de 85 % des approvisionnements terrestres de Bamako en carburant, vivres et matières premières.
RN1 (Bamako – Kayes) : Elle relie la capitale à Kayes, une plaque tournante du commerce, et se prolonge jusqu’à la frontière sénégalaise. C'est l'un des axes les plus importants pour le ravitaillement du pays, permettant l’accès au port de Dakar par où transitent 30 % des importations maliennes (céréales, carburant).
RN3 (Bamako – Nioro du Sahel) : Cet axe traverse l’ouest du Mali en direction de la Mauritanie. Il dessert des villes comme Diéma et Nioro du Sahel, constituant la principale liaison terrestre avec la Mauritanie et un corridor important pour le commerce régional.
RN6 (Bamako – Ségou – Mopti) : Artère majeure du centre du pays, elle traverse les villes stratégiques de Ségou et Mopti. Elle dessert une région agricole clé (coton, céréales) et facilite les échanges vers le nord.
RN7 (Bamako – Sikasso – Côte d'Ivoire) : cette route est tout aussi vitale. Elle relie la capitale à Sikasso et se prolonge jusqu'à la frontière ivoirienne. Elle est d’une importance capitale pour l'économie, car plus de 70 % du commerce extérieur du Mali transitait autrefois par cet axe.
Un rétablissement du blocus provoquerait mécaniquement une flambée des prix. Les modèles économiques de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) estiment qu’une interruption de deux semaines réduirait le PIB malien de 12 % et ferait bondir l’inflation de 8 à 25 % en trois mois. Les réserves stratégiques de carburant – environ 45 millions de litres fin avril – seraient épuisées en 30 à 35 jours si aucune rupture de stock n’est anticipée.
Comme en décembre 2025, les premiers touchés seront les transports et les groupes électrogènes (indispensables face à un réseau électrique défaillant). Les hôpitaux, les stations de pompage d’eau et les boulangeries pourraient être contraints de fermer en l’espace de deux à trois semaines.
Le régime d’Assimi Goita, arrivé par un coup d’État en 2023, n’a jamais réussi à stabiliser le pays. Son assise repose sur une coalition hétéroclite d’officiers moyens, de chefs de milices pro-gouvernementales et d’hommes d’affaires liés au trafic d’or. L’échec de la trêve et le retour du blocus exacerberaient les tensions internes.
Trois scénarios sont envisagés par les analystes :
-Un coup d’État « préventif » : des officiers supérieurs, humiliés par la reddition de décembre, pourraient tenter d’évincer Goita avant le 2 mai pour négocier « en position de force » – mais sans garantie de succès.
-Une explosion urbaine : Bamako compte plus de 3 millions d’habitants. Les quartiers populaires, déjà chauffés à blanc par la vie chère, pourraient se soulever. La répression serait sanglante, affaiblissant davantage l’armée.
-Un effondrement négocié : Goita accepterait de nouvelles concessions – libération totale des prisonniers, corridor humanitaire permanent, voire partage des revenus miniers – pour sauver son pouvoir. Cela reviendrait de fait à reconnaître JNIM comme une autorité territoriale.
Notre pays, voisin du Nord et d l’Ouest du Mali, suit cette évolution avec anxiété. Une déstabilisation complète de Bamako provoquerait des flux de réfugiés massifs (on estime à 200 000 les déplacés potentiels vers nos frontières nord) et une recrudescence des trafics d’armes, de drogue et de migrants.
Le Burkina Faso et le Niger, déjà confrontés à leurs propres insurrections jihadistes, verraient leurs axes commerciaux avec le Mali (notamment l’axe Ouagadougou–Bamako) coupés. La médiation de la CEDEAO, affaiblie par les sanctions et les putschs récents, semble impuissante. L’Algérie, qui avait tenté des pourparlers en 2025, a été écartée par Goita accusé de « complaisance » avec JNIM.
Seule la France, réduite à une présence logistique au Tchad, et la Russie (via ses instructeurs de Wagner, rebaptisés « corps africain ») conservent quelques leviers. Mais Moscou, absorbé par son front ukrainien, n’a pas montré de signe de volonté d’intervention directe.
L’hypothèse la plus probable (60 %) :la reprise partielle du blocus, avec couloirs humanitaires intermittents. JNIM cherchera à asphyxier le régime sans provoquer de famine générale, pour le pousser à négocier un partage du pouvoir. Goita tentera de briser le siège par des offensives militaires médiatisées mais inefficaces, épuisant ses forces.
L’hypothèse pessimiste (30 %) : le blocus total, effondrement de l’ordre à Bamako, prise de la capitale par des milices jihadistes alliées à des mouvements de la société civile après plusieurs semaines de chaos. Un « émirat de Bamako » n’est plus une fiction.
L’hypothèse optimiste (10 %) : une médiation de dernière minute, probablement sous pression de l’Algérie et du Qatar, aboutit à un report de trois mois de la levée du blocus contre la libération de tous les prisonniers et un moratoire sur les 4 milliards. Mais les signaux actuels ne vont pas dans ce sens.
Notre voisin du sud, déjà miné par la corruption, la faiblesse de ses institutions et la défiance citoyenne, s’apprête à vivre un été critique. La fin de la trêve du 2 mai n’est pas qu’une échéance calendaire : c’est le révélateur de l’échec d’une stratégie consistant à acheter la paix sans réformer l’État. Pour nos autorités, l’heure est à la préparation : renforcement des contrôles frontaliers, constitution de réserves alimentaires, et surtout, refus de toute ingérence qui pourrait attiser les tensions sur notre propre territoire. Car si Bamako tombe, c’est tout le Sahel central qui vacillera.
Seyid Mohamed Beibakar
Colonel à la retraite



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